F.-X. Durr­well. Le pa­ra­dis est en avant

Marc Cha­gall (1887-1985)
Le Pa­ra­dis (1961)
Mu­sée Marc Cha­gall, Nice

La Sei­gneu­rie du Christ est es­cha­to­lo­gique en même temps que pas­cale. La glo­ri­fi­ca­tion a fait de lui le Maître du der­nier jour, le « der­nier Adam, l’homme cé­leste » qui est à la fin et qui doit com­bler le monde. Il n’est donc pas en avant se­lon la du­rée de ce monde : il est en­tré tard dans l’histoire. Dans sa glo­ri­fi­ca­tion, il est même l’ultime, le terme d’une his­toire dont il est l’origine. Il est le pre­mier en tant que der­nier, plé­ni­tude trans­cen­dante en qui tout com­mence et s’achève, Al­pha et Oméga.

Si le Christ est à l’origine de tout parce qu’il en est la plé­ni­tude fi­nale, il faut croire que la base et le centre de l’humanité sont dans son som­met à ve­nir ; que les êtres et la suite des siècles sont sus­pen­dus à leur terme, dans le­quel ils trou­ve­ront l’achèvement et l’unité ; que rien n’a de sens et n’est plei­ne­ment in­tel­li­gible que dans cette réa­li­sa­tion fi­nale. Toute ré­flexion chré­tienne sur l’homme et son des­tin de­vrait donc être, en pre­mier lieu, es­cha­to­lo­gique. Elle de­vrait cher­cher à par­tir de la fin, l’explication du com­men­ce­ment et du tout.

Si nous es­sayons de com­prendre le mys­tère de l’acte créa­teur, il nous faut le sai­sir à la ma­nière d’un ap­pel créa­teur, d’une at­trac­tion ef­fi­ciente vers la plé­ni­tude fi­nale. Au dire de saint Jean, la do­mi­na­tion du Christ s’impose par at­trac­tion : « Quand je se­rai exal­té de terre – sur la croix et dans la gloire, là où le Christ exerce ses pré­ro­ga­tives di­vines –j’attirerai tout à moi. »

C’est pour­quoi les réa­li­tés ter­restres, que l’Écriture ap­pelle « char­nelles », pré­cèdent dans l’histoire les réa­li­tés vraies, celles qui ne passent pas, ap­pe­lées « spi­ri­tuelles ». C’est pour­quoi en­core les réa­li­tés « char­nelles » an­noncent l’avènement né­ces­saire des réa­li­tés de l’Esprit. C’est pour­quoi en­fin la race hu­maine est une, ra­di­ca­le­ment. À par­tir d’un pre­mier homme du pas­sé, l’humanité ne sau­rait que se dis­per­ser in­dé­fi­ni­ment, mais dans le Christ à ve­nir, elle trouve non seule­ment sa source, mais le point uni­ver­sel de sa conver­gence. Il ne semble donc pas qu’une théo­lo­gie chré­tienne, qui as­sume à nou­veau la pen­sée de l’Ancien Tes­ta­ment dans la lu­mière du Christ, puisse si­tuer le pa­ra­dis et la jus­tice ori­gi­nelle seule­ment au dé­but his­to­rique de l’humanité.

Se­lon la men­ta­li­té an­cienne qui ne re­con­nais­sait de pou­voir sur le monde qu’à Dieu seul, la créa­tion de­vait sor­tir ache­vée et par­faite des mains du créa­teur. L’homme d’autrefois avait donc ten­dance à pla­cer aux ori­gines ce qui fait l’objet de ses as­pi­ra­tions : la to­tale rec­ti­tude de l’homme, le bon­heur pa­ra­di­siaque, l’âge d’or de l’humanité. L’homme mo­derne n’arrive pas à as­su­mer de pa­reilles perspectives.

Le pa­ra­dis, l’homme le trou­ve­ra à la fin, là où la créa­tion s’achève, « dans les cieux, (c’est-à-dire) dans le Christ Jé­sus» ; là aus­si se trouve sa jus­tice ori­gi­nelle, celle du Christ vers la­quelle il lui faut mon­ter. Ce­pen­dant, cette jus­tice est ori­gi­nelle aus­si dans le temps : l’histoire des hommes com­mence au pa­ra­dis. Car, dès le dé­but, l’homme est créé vers la plé­ni­tude qui est dans le Christ, vers une com­mu­nion to­tale avec Dieu. Dès lors, créé dans une jus­tice ori­gi­nelle, il ha­bite son pa­ra­dis à ve­nir, dans le­quel il est fils de Dieu.

La créa­tion du monde pro­longe ain­si le mys­tère de l’incarnation : Dieu crée quand il en­gendre son Fils, le Christ. Il crée à par­tir de cette gé­né­ra­tion, à par­tir de l’image de lui-même qu’est le Christ, image di­vine en même temps que dé­but de la créa­tion. Dans son hu­ma­ni­té, le Christ est la pre­mière créa­ture d’un monde qui, à par­tir de lui, de­vient en quelque sorte tout en­tier filial.

Il est donc pos­sible à l’homme de trou­ver Dieu à l’intérieur de ce monde, de le trou­ver non seule­ment à l’aide de la­bo­rieux rai­son­ne­ments, mais dans la contem­pla­tion du monde, de sa beau­té, de sa gran­deur, dans ce sou­rire de Dieu à tra­vers le monde, rayon­ne­ment du mys­tère de l’incarnation.

Fran­çois-Xa­vier Durr­well (1912-2005), Mys­tère pas­cal, source de l’apostolat
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