M.-N. Tha­but. Votre sa­laire est grand aux ciels

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Mt 5, 1-12a
En ce temps-là,
1 voyant les foules,
Jé­sus gra­vit la mon­tagne.
Il s’assit, et ses dis­ciples s’approchèrent de lui.
2 Alors, ou­vrant la bouche, il les en­sei­gnait.
Il di­sait :
3 « Heu­reux (en marche) les pauvres de cœur,
car le royaume des Cieux est à eux.
4 Heu­reux (en marche) ceux qui pleurent :
car ils se­ront conso­lés.
5 Heu­reux (en marche) les doux,
car ils re­ce­vront la terre en hé­ri­tage.
6 Heu­reux (en marche) ceux qui ont faim et soif de la jus­tice,
car ils se­ront ras­sa­siés.
7 Heu­reux (en marche) les mi­sé­ri­cor­dieux,
car ils ob­tien­dront mi­sé­ri­corde.
8 Heu­reux (en marche) les cœurs purs,
car ils ver­ront Dieu.
9 Heu­reux (en marche) les ar­ti­sans de paix,
car ils se­ront ap­pe­lés fils de Dieu.
10 Heu­reux (en marche) ceux qui sont per­sé­cu­tés pour la jus­tice,
car le royaume des Cieux est à eux !
11 Heu­reux (en marche) êtes-vous si l’on vous in­sulte,
si l’on vous per­sé­cute
et si l’on dit faus­se­ment toute sorte de mal contre vous,
à cause de moi.
12 Ré­jouis­sez-vous, soyez dans l’allégresse,
car votre sa­laire est grand aux ciels !»

Le don des larmes
Com­men­çons par ce qui risque de nous cho­quer : « Heu­reux ceux qui pleurent. » Qui d’entre nous ose­rait dire une chose pa­reille de­vant quelqu’un qui pleure ? Et sou­ve­nons-nous que Jé­sus a pas­sé une grande par­tie de son temps à conso­ler, gué­rir, en­cou­ra­ger les hommes et les femmes qu’il ren­con­trait. Si Jé­sus a consa­cré du temps à gué­rir ses contem­po­rains, ce­la veut dire que toute souf­france et en par­ti­cu­lier la ma­la­die et l’infirmité sont à com­battre. Il ne faut donc cer­tai­ne­ment pas lire « Heu­reux ceux qui pleurent, ils se­ront conso­lés » comme si c’était une chance de pleu­rer ! Ceux qui, aujourd’hui pleurent de dou­leur ou de cha­grin ne peuvent pas consi­dé­rer ce­la comme un bonheur !

Tout d’abord, il faut s’entendre sur le mot « heu­reux » : les au­di­teurs de Jé­sus le connais­saient bien car il était très ha­bi­tuel dans l’Ancien Tes­ta­ment. Contrai­re­ment à ce que nous ima­gi­nons, ce n’est pas un constat de bon­heur du genre « tu en as de la chance !» C’est un en­cou­ra­ge­ment à te­nir bon. An­dré Chou­ra­qui le tra­dui­sait « En marche » : sous-en­ten­du, « Tu es bien par­ti. Tu es bien en marche vers le royaume. » On peut l’entendre aus­si comme « Tiens bon, garde le cap ». Adres­sée à des gens qui pleurent, ce­la vou­drait dire : « Ne vous lais­sez pas dé­cou­ra­ger, ne chan­gez pas de ligne de vie pour autant. »

En­suite, sans par­ler des larmes de bon­heur, évi­dem­ment, il y a des larmes qui sont bé­né­fiques : celles du re­pen­tir de saint Pierre, par exemple, dont parle le Pape Be­noît XVI dans son livre sur Jé­sus. C’est là que l’on fait l’expérience de la mi­sé­ri­corde de Dieu. Il y a éga­le­ment celles que nous ver­sons lorsque nous nous lais­sons tou­cher par la souf­france ou le cha­grin des autres. Dans ces cas-là, nous sommes sur le bon che­min, nos cœurs de pierre sont en train de de­ve­nir des cœurs de chair, pour re­prendre l’expression du pro­phète Ézé­chiel. On pour­rait dire la même chose lorsque nous pleu­rons de­vant la cruau­té de cer­tains, de­vant ce que j’appellerais la du­re­té du monde.1

En­fin, il y a là très cer­tai­ne­ment, de la part de Jé­sus l’annonce que le temps du Mes­sie est ve­nu, le temps où s’instaurera le bon­heur pro­mis à l’humanité.

Je re­viens à la pre­mière béa­ti­tude : « Heu­reux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux. » Il me semble que cette béa­ti­tude-là contient toutes les autres, qu’elle est le se­cret de toutes les autres. Évi­dem­ment, ce n’est pas une idéa­li­sa­tion de la pau­vre­té ma­té­rielle : la Bible pré­sente tou­jours la pau­vre­té comme un mal à com­battre ; mais d’abord, il faut bien dire que ce n’étaient pas les gens so­cia­le­ment in­fluents, im­por­tants qui for­maient le gros des foules qui sui­vaient Jé­sus ! On lui a as­sez re­pro­ché de frayer avec n’importe qui !

Deuxiè­me­ment, le mot « pauvres » dans l’Ancien Tes­ta­ment n’a pas tou­jours un rap­port avec le compte en banque : les « pauvres » au sens bi­blique (les « ana­vim ») ce sont ceux qui n’ont pas le cœur fier ou le re­gard hau­tain, comme dit un psaume. On les ap­pelle « les dos cour­bés » : ce sont les pe­tits, les humbles du pays, dans le lan­gage pro­phé­tique. Ils ne sont pas re­pus, sa­tis­faits, contents d’eux, il leur manque quelque chose. Alors Dieu pour­ra les com­bler. Nous re­trou­vons ici sous la plume de Mat­thieu un écho de la pa­ra­bole du pha­ri­sien et du pu­bli­cain : le pha­ri­sien pour­tant ex­trê­me­ment ver­tueux ne pou­vait plus ac­cueillir le sa­lut de Dieu parce que son cœur était plein de lui-même ; le pu­bli­cain, no­toi­re­ment pé­cheur, se tour­nait vers Dieu et at­ten­dait de lui son sa­lut, il était comblé.

Heu­reux les pauvres, les ri­chesses de Dieu sont à vous
La qua­li­té dont il s’agit ici, c’est « l’esprit de pau­vre­té », c’est-à-dire la qua­li­té de « ce­lui qui a pour re­fuge le nom du Sei­gneur », comme le dit So­pho­nie, ce­lui qui a be­soin de Dieu, ce­lui qui re­çoit tout de Dieu comme un ca­deau, ce­lui qui prie hum­ble­ment « Ky­rie elei­son », Sei­gneur prends pi­tié, et qui at­tend de Dieu et de lui seul tout ce dont il est ques­tion dans les autres Béa­ti­tudes : être ca­pable de mi­sé­ri­corde, c’est-à-dire de par­don et de com­pas­sion, être ar­ti­san de paix, être doux, ou non-violent, être af­fa­mé et as­soif­fé de jus­tice, car tout ce­la est ca­deau. Nous ne pou­vons mettre vé­ri­ta­ble­ment ces ta­lents au ser­vice du Royaume que quand nous les re­ce­vons dans cet es­prit. Au fond, la pre­mière Béa­ti­tude, c’est celle qui nous per­met de re­ce­voir toutes les autres. Heu­reux, les pauvres. Met­tez votre confiance en Dieu, il vous com­ble­ra de ses ri­chesses. « Heu­reux », ce­la veut dire « bien­tôt on vous enviera » !

Tous ceux qui at­tendent tout de Dieu, comme le pu­bli­cain, sont as­su­rés que leur re­cherche se­ra exau­cée parce que Dieu ne se dé­robe pas à ce­lui qui cherche : « Qui cherche trouve, à qui frappe, on ou­vri­ra », di­ra Jé­sus un peu plus loin dans ce même dis­cours sur la mon­tagne. Ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, ce sont ceux-là que les pro­phètes ap­pellent éga­le­ment les « purs » au sens d’un cœur sans mé­lange, qui ne cherche que Dieu.

Alors, ef­fec­ti­ve­ment, ces béa­ti­tudes sont, comme leur nom l’indique, des bonnes nou­velles. Quelques lignes avant cet évan­gile des Béa­ti­tudes, Mat­thieu di­sait : « Jé­sus pro­cla­mait la bonne nou­velle du royaume. » La bonne nou­velle c’est que le re­gard de Dieu n’est pas ce­lui des hommes. Ce­la en­core c’est une pré­di­ca­tion ha­bi­tuelle des pro­phètes. Les hommes re­cherchent le bon­heur dans l’avoir, le pou­voir, le sa­voir. Mais ceux qui cherchent Dieu savent que ce n’est pas de ce cô­té-là qu’il faut cher­cher. Dieu se ré­vèle aux doux, aux mi­sé­ri­cor­dieux, aux pa­ci­fiques. « Je vous en­voie comme des agneaux au mi­lieu des loups » di­sait Jé­sus à ses disciples.

De cette ma­nière, Jé­sus nous ap­prend à po­ser sur les autres et sur nous-mêmes un autre re­gard. Il nous fait re­gar­der toutes choses avec les yeux de Dieu lui-même et il nous ap­prend à nous émer­veiller. Il nous dit la pré­sence du Royaume là ou nous ne l’attendions pas : la pau­vre­té du cœur, la dou­ceur, les larmes, la faim et la soif de jus­tice, la per­sé­cu­tion. Cette dé­cou­verte hu­mai­ne­ment si pa­ra­doxale doit nous conduire à une im­mense ac­tion de grâces : notre fai­blesse de­vient la ma­tière pre­mière du Règne de Dieu.

Autre bonne nou­velle : de ce­la nous sommes tous ca­pables !
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Note

1 D’après Ézé­chiel, se­ront mar­qués d’un signe spé­cial au Jour du Ju­ge­ment, ceux qui au­ront pleu­ré de­vant les dou­leurs et les mé­faits du monde (Ez 9, 4).