
Marc Chagall (1887-1985)
> La création de l’homme (1956-1958)
Musée Marc Chagall, Nice
Marie-Noëlle Thabut, bibliste
Gn 1, 1 - 2, 2
1, 1 Au commencement,
Dieu créa le ciel et la terre.
2 La terre était informe et vide,
les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme
et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux.
3 Dieu dit :
«Que la lumière soit.«
Et la lumière fut.
4 Dieu vit que la lumière était bonne,
et Dieu sépara la lumière des ténèbres.
5 Dieu appela la lumière « jour »,
il appela les ténèbres « nuit ».
Il y eut un soir, il y eut un matin :
premier jour.
6 Et Dieu dit :
«Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux,
et qu’il sépare les eaux.«
6 Dieu fit le firmament,
il sépara les eaux qui sont au-dessous du firmament
et les eaux qui sont au-dessus.
Et ce fut ainsi.
8 Dieu appela le firmament « ciel ».
Il y eut un soir, il y eut un matin :
deuxième jour.
9 Et Dieu dit :
«Les eaux qui sont au-dessous du ciel,
qu’elles se rassemblent en un seul lieu,
et que paraisse la terre ferme.«
Et ce fut ainsi.
10 Dieu appela la terre ferme « terre »,
et il appela la masse des eaux « mer ».
Et Dieu vit que cela était bon.
11 Dieu dit :
«Que la terre produise l’herbe,
la plante qui porte sa semence,
et que, sur la terre, l’arbre à fruit donne,
selon son espèce,
le fruit qui porte sa semence.«
Et ce fut ainsi.
12 La terre produisit l’herbe,
la plante qui porte sa semence, selon son espèce,
et l’arbre qui donne, selon son espèce,
le fruit qui porte sa semence.
Et Dieu vit que cela était bon.
13 Il y eut un soir, il y eut un matin :
troisième jour.
14 Et Dieu dit :
«Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel,
pour séparer le jour de la nuit ;
qu’ils servent de signes
pour marquer les fêtes, les jours et les années ;
15 et qu’ils soient, au firmament du ciel,
des luminaires pour éclairer la terre.«
Et ce fut ainsi.
16 Dieu fit les deux grands luminaires :
le plus grand pour commander au jour,
le plus petit pour commander à la nuit ;
il fit aussi les étoiles.
17 Dieu les plaça au firmament du ciel
pour éclairer la terre,
18 pour commander au jour et à la nuit,
pour séparer la lumière des ténèbres.
Et Dieu vit que cela était bon.
19 Il y eut un soir, il y eut un matin :
quatrième jour.
20 Et Dieu dit :
«Que les eaux foisonnent
d’une profusion d’êtres vivants,
et que les oiseaux volent au-dessus
de la terre,
sous le firmament du ciel.«
21 Dieu créa, selon leur espèce,
les grands monstres marins,
tous les êtres vivants qui vont et viennent
et foisonnent dans les eaux,
et aussi, selon leur espèce,
tous les oiseaux qui volent.
Et Dieu vit que cela était bon.
22 Dieu les bénit par ces paroles :
«Soyez féconds et multipliez-vous,
remplissez les mers,
que les oiseaux se multiplient sur la terre.«
23 Il y eut un soir, il y eut un matin :
cinquième jour.
24 Et Dieu dit :
«Que la terre produise des êtres vivants
selon leur espèce,
bestiaux, bestioles et bêtes sauvages
selon leur espèce.«
Et ce fut ainsi.
25 Dieu fit les bêtes sauvages selon leur espèce,
les bestiaux selon leur espèce,
et toutes les bestioles de la terre selon leur espèce.
Et Dieu vit que cela était bon.
26 Dieu dit :
«Faisons l’homme à notre image,
selon notre ressemblance.
Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel,
des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages,
et de toutes les bestioles
qui vont et viennent sur la terre.«
27 Dieu créa l’homme à son image,
à l’image de Dieu il le créa,
il les créa homme et femme.
28 Dieu les bénit et leur dit :
«Soyez féconds et multipliez-vous,
remplissez la terre et soumettez-la.
Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel,
et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre.«
29 Dieu dit encore :
«Je vous donne toute plante qui porte sa semence
sur toute la surface de la terre,
et tout arbre dont le fruit porte sa semence :
telle sera votre nourriture.
30 À tous les animaux de la terre,
à tous les oiseaux du ciel,
à tout ce qui va et vient sur la terre
et qui a souffle de vie,
je donne comme nourriture toute herbe verte.«
Et ce fut ainsi.
31 Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait ;
et voici : cela était très bon.
Il y eut un soir, il y eut un matin :
sixième jour.
2, 1 Ainsi furent achevés le ciel et la terre,
et tout leur déploiement.
2 Le septième jour,
Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite.
Il se reposa, le septième jour,
de toute l’œuvre qu’il avait faite.
Ce texte magnifique, attribué au courant sacerdotal (au VIème siècle, pendant l’Exil à Babylone) traduit l’état des connaissances de l’époque et les préoccupations du milieu qui l’a vu naître. Ni récit, ni reportage, il ne prétend nullement être scientifique ; et il ne faut pas se méprendre sur le sens des deux premiers mots : « Au commencement ». L’auteur ne prétend pas décrire un fait historique. Il médite sur la relation entre Dieu et l’humanité. Pour lui, l’Origine (le Commencement) de toute choses est Dieu. C’est un poète qui parle, c’est surtout un croyant, ce n’est pas un savant. En revanche, il est porteur d’un message théologique très important.
Qui dit Babylone dit exil, persécution, idolâtrie ambiante : là-bas, chaque année, pour la fête en l’honneur du dieu Mardouk, on récitait le poème de l’Enouma Elish (ou « poème babylonien de la création ») racontant les débuts du monde et la création de l’humanité. Les prêtres d’Israël (auxquels on attribue le courant dit sacerdotal) cherchent à maintenir vivante la foi du peuple exilé et la pratique du sabbat. Ils composent donc leur propre poème de création qui se démarque du texte babylonien pour défendre la foi au Dieu unique.
On peut noter au moins quatre points d’insistance. Premièrement, le Dieu de la Bible est l’Unique : Il est le Créateur de tout l’univers, il n’est pas un élément de la Création. Par exemple, si le soleil et la lune sont appelés seulement les luminaires, c’est pour bien manifester qu’ils ne sont que des créatures, et qu’ils ne sont là que pour remplir la fonction pour laquelle Dieu a décidé de les créer. Et l’insistance du texte sur la Parole (à neuf reprises, Dieu crée par sa Parole : « Dieu dit ») est évidemment une pointe contre l’idolâtrie. Les idoles sont muettes, répète la Bible : « Elles ont une bouche, et elles ne parlent pas… elles ne tirent aucun son de leur gosier. » (Ps 115, 5… 7) Au contraire, avant que quoi que ce soit existe, Dieu parle. Il nous précède, ce qui veut dire que Lui seul connaît l’origine des choses et la nôtre. Ceci dit, l’efficacité de la parole de Dieu n’est pas une spécificité de la foi d’Israël : en Égypte et Mésopotamie, aussi, on imaginait la création du monde par la parole de la divinité. Mais ce qui est propre à Israël, c’est qu’il s’agit de « bonnes paroles » comme dit Salomon : notre Dieu est un Dieu qui parle pour se révéler et pour donner la vie et le bonheur à ses enfants.
Et c’est la deuxième insistance de ce poème biblique : la Création est une œuvre d’amour. La formule « Dieu vit que cela était bon » revient sept fois comme un refrain. Et le mot « tov », en hébreu, signifie bon, bien, bonheur. Nous ne sommes pas livrés au hasard, nous sommes dans la main du Père. En cela les croyants d’Israël se démarquent de leur entourage. Le poème babylonien, au contraire, considérait la création comme fondamentalement mélangée, bonne et mauvaise à la fois.
Troisième insistance : l’humanité est l’image de Dieu et cette image est à deux visages. C’est l’humanité composée des deux sexes qui est l’image de Dieu : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » Voilà pourquoi, en Israël toute représentation de Dieu est interdite. (Ex 20, 4 ; Ex 32) L’être humain créé par Dieu est sa seule image possible. On comprend aussi la prédication des prophètes sur le respect de tout homme. Et en quoi l’homme est-il l’image de Dieu ? Il semble bien que ce soit par sa maîtrise sur le reste de la Création. Et l’ordre donné par Dieu dit bien la vocation de l’homme : « Remplissez la terre et dominez-la. » (1, 28) L’homme est dans un cadre bien déterminé, il ne commande pas au temps et aux astres, mais il doit régner sur la terre. Ce qui veut dire que l’humanité est responsable de la création. L’homme est au sommet de la création et a vocation à régner sur elle, à l’image de Dieu. En Mésopotamie, au contraire, on imaginait l’humanité créée pour servir les dieux fatigués de se nourrir eux-mêmes. Ce rôle prévu pour l’homme signifie que la création est une aventure en devenir. Tout n’est pas joué, ce n’est pas du « clé en mains » : un jour, les sept jours aboutiront à un huitième.
