Be­noît XVI. Pseu­do-De­nys l’Aréopagite

Théo­phane le Grec ( ~1330-1410)
De­nys l’A­réo­pa­gite (~1370)
Fresques de l’é­glise de la Trans­fi­gu­ra­tion, Novgorod

3 oc­tobre

Je vou­drais par­ler d’une fi­gure très mys­té­rieuse : un théo­lo­gien du sixième siècle, dont le nom est in­con­nu, qui a écrit sous le pseu­do­nyme de De­nys l’A­réo­pa­gite. Avec ce pseu­do­nyme, il fait al­lu­sion à l’­his­toire ra­con­tée par saint Luc dans le cha­pitre XVII des Actes des Apôtres, où il est rap­por­té que Paul prê­cha à Athènes sur l’A­réo­page, pour une élite du grand monde in­tel­lec­tuel grec, mais à la fin la plu­part des au­di­teurs mon­trèrent leur dés­in­té­rêt et s’é­loi­gnèrent en se mo­quant de lui ; pour­tant cer­tains, un pe­tit nombre nous dit saint Luc, s’ap­pro­chèrent de Paul en s’ou­vrant à la foi. L’é­van­gé­liste nous donne deux noms : De­nys, membre de l’A­réo­page, et une cer­taine femme, Damaris.

Si l’au­teur de ces livres a choi­si cinq siècles plus tard le pseu­do­nyme de De­nys l’A­réo­pa­gite, ce­la veut dire que son in­ten­tion était de mettre la sa­gesse grecque au ser­vice de l’Évangile, d’ai­der la ren­contre entre la culture et l’in­tel­li­gence grecque et l’an­nonce du Christ ; il vou­lait faire ce qu’en­ten­dait ce De­nys, c’est-à-dire que la pen­sée grecque ren­contre l’an­nonce de saint Paul ; en étant grec, de­ve­nir le dis­ciple de saint Paul et ain­si le dis­ciple du Christ.

Pour­quoi a-t-il ca­ché son nom et choi­si ce pseu­do­nyme ? Une par­tie de la ré­ponse a dé­jà été don­née : il vou­lait pré­ci­sé­ment ex­pri­mer cette in­ten­tion fon­da­men­tale de sa pen­sée. Mais il existe deux hy­po­thèses à pro­pos de cet ano­ny­mat et de ce pseu­do­nyme. Une pre­mière hy­po­thèse dit : c’é­tait une fal­si­fi­ca­tion vou­lue, avec la­quelle, en an­ti­da­tant ses œuvres au pre­mier siècle, au temps de saint Paul, il vou­lait don­ner à sa pro­duc­tion lit­té­raire une au­to­ri­té presque apos­to­lique. Mais mieux que cette hy­po­thèse - qui me semble peu cré­dible - il y a l’autre : c’est-à-dire qu’il vou­lait pré­ci­sé­ment faire un acte d’­hu­mi­li­té. Ne pas rendre gloire à son propre nom, ne pas créer un mo­nu­ment pour lui-même avec ses œuvres, mais réel­le­ment ser­vir l’Évangile, créer une théo­lo­gie ec­clé­siale, non in­di­vi­duelle, ba­sée sur lui-même. En réa­li­té, il réus­sit à construire une théo­lo­gie que nous pou­vons cer­tai­ne­ment da­ter du VI siècle, mais pas at­tri­buer à l’une des fi­gures de cette époque : c’est une théo­lo­gie un peu dés­in­di­vi­dua­li­sée, c’est-à-dire une théo­lo­gie qui ex­prime une pen­sée et un lan­gage com­mun. C’é­tait une époque de dures po­lé­miques après le Concile de Chal­cé­doine ; lui, en re­vanche, dans sa Sep­tième Épître dit : « Je ne vou­drais pas faire de po­lé­miques ; je parle sim­ple­ment de la vé­ri­té, je cherche la vé­ri­té ». Et la lu­mière de la vé­ri­té fait d’elle-même dis­pa­raître les er­reurs et fait res­plen­dir ce qui est bon. Et avec ce prin­cipe, il pu­ri­fia la pen­sée grecque et la mit en rap­port avec l’Évangile. Ce prin­cipe, qu’il af­firme dans sa sep­tième lettre, est éga­le­ment l’ex­pres­sion d’un vé­ri­table es­prit de dia­logue : ne pas cher­cher les choses qui sé­parent, cher­cher la vé­ri­té dans la Vé­ri­té elle-même, qu’en­suite celle-ci res­plen­disse et fasse dis­pa­raître les erreurs.

La théo­lo­gie de cet au­teur, tout en étant donc pour ain­si dire « su­pra­per­son­nelle », réel­le­ment ec­clé­siale, peut être si­tuée au VI siècle. Pour­quoi ? Il ren­con­tra dans les livres d’un cer­tain Pro­clus, mort à Athènes en 485, l’es­prit grec qu’il pla­ça au ser­vice de l’Évangile : cet au­teur ap­par­te­nait au pla­to­nisme tar­dif, un cou­rant de pen­sée qui avait trans­for­mé la phi­lo­so­phie de Pla­ton en une sorte de re­li­gion, dont le but à la fin était de créer une grande apo­lo­gie du po­ly­théisme grec et de re­tour­ner, après le suc­cès du chris­tia­nisme, à l’an­tique re­li­gion grecque. Il vou­lait dé­mon­trer que, en réa­li­té, les di­vi­ni­tés étaient les forces en œuvre dans le cos­mos. La consé­quence était que l’on de­vait consi­dé­rer le po­ly­théisme plus vrai que le mo­no­théisme, avec un unique Dieu créa­teur. C’é­tait un grand sys­tème cos­mique de di­vi­ni­tés, de forces mys­té­rieuses, ce­lui que nous montre Pro­clus, pour qui dans ce cos­mos déi­fié l’­homme pou­vait trou­ver l’ac­cès à la di­vi­ni­té. Il dis­tin­guait ce­pen­dant les voies pour les simples, qui n’é­taient pas en me­sure de s’é­le­ver aux som­mets de la vé­ri­té - pour eux cer­tains rites même su­per­sti­tieux pou­vaient suf­fire - et les voies pour les sages, qui en re­vanche de­vaient se pu­ri­fier pour ar­ri­ver à la pure lumière.

Cette pen­sée, comme on le voit, est pro­fon­dé­ment an­ti­chré­tienne. C’est une ré­ac­tion tar­dive contre la vic­toire du chris­tia­nisme. Un usage an­ti­chré­tien de Pla­ton, alors qu’é­tait dé­jà en cours un usage chré­tien du grand phi­lo­sophe. Il est in­té­res­sant que ce Pseu­do-De­nys ait osé se ser­vir pré­ci­sé­ment de cette pen­sée pour mon­trer la vé­ri­té du Christ ; trans­for­mer cet uni­vers po­ly­théiste en un cos­mos créé par Dieu, dans l’­har­mo­nie du cos­mos de Dieu où toutes les forces sont une louange à Dieu, et mon­trer cette grand har­mo­nie, cette sym­pho­nie du cos­mos qui va des sé­ra­phins, aux anges et aux ar­changes, à l’­homme et à toutes les créa­tures qui en­semble re­flètent la beau­té de Dieu et sont une louange à Dieu. Il trans­for­mait ain­si l’i­mage po­ly­théiste en un éloge du Créa­teur et de sa créa­ture. Nous pou­vons de cette ma­nière dé­cou­vrir les ca­rac­té­ris­tiques es­sen­tielles de sa pen­sée : elle est tout d’a­bord une louange cos­mique. Toute la créa­tion parle de Dieu et est un éloge de Dieu. La créa­ture étant une louange de Dieu, la théo­lo­gie de Pseu­do-De­nys de­vient une théo­lo­gie li­tur­gique : Dieu se trouve sur­tout en le louant, pas seule­ment en ré­flé­chis­sant ; et la li­tur­gie n’est pas quelque chose que nous avons construit, quelque chose d’in­ven­té pour faire une ex­pé­rience re­li­gieuse au cours d’une cer­taine pé­riode de temps ; elle est un chant avec le chœur des créa­tures et l’en­trée dans la réa­li­té cos­mique elle-même. Et c’est pré­ci­sé­ment ain­si que la li­tur­gie n’ap­pa­raît plus seule­ment ec­clé­sias­tique mais de­vient vaste et grande, de­vient notre union avec le lan­gage de toutes les créa­tures. Il dit : on ne peut pas par­ler de Dieu de ma­nière abs­traite ; par­ler de Dieu est tou­jours - dit-il avec un mot grec - un « hym­nein », un chant pour Dieu avec le grand chant des créa­tures, qui se re­flète et se concré­tise dans la louange li­tur­gique. Tou­te­fois, bien que sa théo­lo­gie soit cos­mique, ec­clé­siale et li­tur­gique, elle est éga­le­ment pro­fon­dé­ment per­son­nelle. Il créa la pre­mière grande théo­lo­gie mys­tique. Le mot « mys­tique » ac­quiert même avec lui une nou­velle si­gni­fi­ca­tion. Jus­qu’à cette époque, pour les chré­tiens ce mot était équi­valent au mot « sa­cra­men­tel », c’est-à-dire ce qui ap­par­tient au « mys­te­rion », au sa­cre­ment. La pa­role « mys­tique » de­vient avec lui plus per­son­nelle, plus in­time : elle ex­prime le che­min de l’âme vers Dieu. Et com­ment trou­ver Dieu ? Nous ob­ser­vons de nou­veau ici un élé­ment im­por­tant dans son dia­logue entre la phi­lo­so­phie grecque et le chris­tia­nisme, en par­ti­cu­lier la foi bi­blique. Ap­pa­rem­ment, ce que dit Pla­ton et ce que dit la grande phi­lo­so­phie sur Dieu est beau­coup plus éle­vé, est beau­coup plus vrai ; la Bible ap­pa­raît as­sez « bar­bare », simple, pré­cri­tique di­rait-on au­jourd’­hui ; mais lui re­marque que c’est jus­te­ment ce qui est né­ces­saire parce qu’ain­si nous pou­vons com­prendre que les concepts les plus éle­vés sur Dieu n’ar­rivent ja­mais jus­qu’à sa vraie gran­deur ; ils sont tou­jours in­ap­pro­priés. En réa­li­té, ces images nous font com­prendre que Dieu est au de­là de tous les concepts ; dans la sim­pli­ci­té des images, nous trou­vons plus de vé­ri­té que dans les grands concepts. Le vi­sage de Dieu est notre in­ca­pa­ci­té d’ex­pri­mer réel­le­ment ce qu’Il est. Aus­si parle-t-on - comme le fait Pseu­do-De­nys - d’une « théo­lo­gie né­ga­tive ». Nous pou­vons plus fa­ci­le­ment dire ce que Dieu n’est pas, plu­tôt que d’ex­pri­mer ce qu’Il est vé­ri­ta­ble­ment. Ce n’est qu’à tra­vers ces images que nous pou­vons de­vi­ner son vrai vi­sage, et de l’autre cô­té ce vi­sage de Dieu est très concret : c’est Jé­sus Christ. Et bien que De­nys nous montre, en sui­vant en ce­la Pro­clus, l’­har­mo­nie des chœurs cé­lestes, de telle fa­çon qu’il nous semble que tous dé­pendent de tous, il reste vrai que notre che­min vers Dieu de­meure fort éloi­gné de Lui ; Pseu­do-De­nys nous montre que, fi­na­le­ment, la route vers Dieu est Dieu lui-même, Le­quel se rap­proche de nous en Jé­sus Christ.

C’est ain­si qu’une théo­lo­gie tel­le­ment grande et mys­té­rieuse de­vient éga­le­ment très concrète au­tant dans l’in­ter­pré­ta­tion de la li­tur­gie que dans le dis­cours te­nu sur Jé­sus Christ : avec tout ce­la, De­nys l’A­réo­pa­gite eut une grande in­fluence sur toute la théo­lo­gie mé­dié­vale, sur toute la théo­lo­gie mys­tique au­tant en Orient qu’en Oc­ci­dent, il fut presque re­dé­cou­vert au trei­zième siècle no­tam­ment par saint Bo­na­ven­ture, le grand théo­lo­gien fran­cis­cain qui dans cette théo­lo­gie mys­tique trou­va le moyen concep­tuel d’in­ter­pré­ter l’­hé­ri­tage tel­le­ment simple et pro­fond de saint Fran­çois : le « po­ve­rel­lo », avec De­nys, nous dit fi­na­le­ment que l’a­mour voit plus que la rai­son. Là où se trouve la lu­mière de l’a­mour on ne souffre plus des té­nèbres de la rai­son ; l’a­mour voit, l’a­mour est un œil et l’ex­pé­rience nous donne plus que la ré­flexion. Quelle que soit cette ex­pé­rience, Bo­na­ven­ture le vit en saint Fran­çois : c’est l’ex­pé­rience d’un che­mi­ne­ment très humble, très réa­liste, jour après jour, c’est ce­la al­ler avec le Christ, en ac­cep­tant sa croix. Dans cette pau­vre­té et dans cette hu­mi­li­té, dans l’­hu­mi­li­té que l’on éprouve éga­le­ment dans la vie ec­clé­siale, on fait une ex­pé­rience de Dieu qui est plus éle­vée que celle que l’on at­teint par la ré­flexion : à tra­vers elle, nous tou­chons réel­le­ment le cœur de Dieu.

Il existe au­jourd’­hui une nou­velle ac­tua­li­té de De­nys l’A­réo­pa­gite : il ap­pa­raît comme un grand mé­dia­teur dans le dia­logue mo­derne entre le chris­tia­nisme et les théo­lo­gies mys­tiques de l’A­sie, dont la ca­rac­té­ris­tique la plus connue est la convic­tion se­lon la­quelle on ne peut pas dire qui est Dieu ; on ne peut par­ler de Lui que sous forme né­ga­tive ; on ne peut par­ler de Dieu qu’a­vec le « ne pas », et ce n’est qu’en en­trant dans cette ex­pé­rience du « ne pas » qu’on Le re­joint. On voit ici une proxi­mi­té entre la pen­sée de l’A­réo­pa­gite et celle des re­li­gions asia­tiques : il peut être au­jourd’­hui un mé­dia­teur comme le il fut entre l’es­prit grec et l’Évangile. On voit ain­si que le dia­logue n’ac­cepte pas la su­per­fi­cia­li­té. C’est jus­te­ment quand quel­qu’un entre dans la pro­fon­deur de la ren­contre avec le Christ que s’ouvre éga­le­ment le vaste es­pace pour le dia­logue. Quand quel­qu’un ren­contre la lu­mière de la vé­ri­té, on s’a­per­çoit qu’il est une lu­mière pour tous ; les po­lé­miques dis­pa­raissent et il de­vient pos­sible de se com­prendre l’un l’autre ou au moins de par­ler l’un avec l’autre, de se rap­pro­cher. Le che­min du dia­logue est jus­te­ment la proxi­mi­té dans le Christ à Dieu dans la pro­fon­deur de la ren­contre avec Lui, dans l’ex­pé­rience de la vé­ri­té qui nous ouvre à la lu­mière et nous aide à al­ler à la ren­contre des autres : la lu­mière de la vé­ri­té, la lu­mière de l’a­mour. Et il nous dit en fin de compte : em­prun­tez la voie de l’ex­pé­rience, de l’ex­pé­rience humble de la foi, chaque jour. Le cœur de­vient alors grand et peut voir et illu­mi­ner éga­le­ment la rai­son pour qu’elle voie la beau­té de Dieu. Prions le Sei­gneur pour qu’il nous aide au­jourd’­hui aus­si à mettre au ser­vice de l’Évangile la sa­gesse de notre époque, en dé­cou­vrant à nou­veau la beau­té de la foi, la ren­contre avec Dieu dans le Christ.

Be­noît XVI, Au­dience du 14 mai 2008
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