M.-N. Tha­but. La terre s’emplit de tes biens (Ps 103)

Maître du Cru­ci­fix de Pe­sa­ro
Pen­te­côte (~1300)
Mu­sée des Beaux-Arts, Strasbourg 

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de la so­len­ni­té de la Pentecôte

Ps 103, 1. 24. 29-31. 34
1 Bé­nis le Sei­gneur, ô mon âme,
Sei­gneur mon Dieu, tu es si grand !
24 Quelle pro­fu­sion dans tes œuvres, Sei­gneur !
La terre s’emplit de tes biens.

29 Tu re­prends leur souffle, ils ex­pirent
et re­tournent à leur pous­sière.
30 Tu en­voies ton souffle : ils sont créés.
Tu re­nou­velles la face de la terre.

31 Gloire au Sei­gneur à tout ja­mais !
Que Dieu se ré­jouisse en ses œuvres !
34 Que mon poème lui soit agréable.
Moi, je me ré­jouis dans le Seigneur.

Il fau­drait pou­voir lire ce psaume en en­tier ! Trente-six ver­sets de louange pure, d’émerveillement de­vant les œuvres de Dieu. J’ai dit des « ver­sets », parce que c’est le mot ha­bi­tuel pour les psaumes, mais j’aurais dû dire trente-six « vers » car il s’agit en réa­li­té d’un poème superbe.

Le livre des Actes, nous ra­conte que le ma­tin de la Pen­te­côte, les Apôtres, rem­plis de l’Esprit-Saint se sont mis à pro­cla­mer dans toutes les langues les mer­veilles de Dieu.

Vous me di­rez : pour s’émerveiller de­vant la Créa­tion, il n’y a pas be­soin d’avoir la foi ! C’est vrai, et on trouve cer­tai­ne­ment dans toutes les ci­vi­li­sa­tions des poèmes ma­gni­fiques sur les beau­tés de la na­ture. En par­ti­cu­lier on a re­trou­vé en Égypte sur le tom­beau d’un Pha­raon un poème écrit par le cé­lèbre Pha­raon Akh-en-Aton (Amé­no­phis IV) : il s’agit d’une hymne au Dieu-So­leil : Amé­no­phis IV a vé­cu vers 1350 av. J.C., à une époque où les Hé­breux étaient pro­ba­ble­ment en Égypte ; ils ont peut-être connu ce poème.

Entre le poème du Pha­raon et le psaume 103 il y a des si­mi­li­tudes de style et de vo­ca­bu­laire, c’est évident : le lan­gage de l’émerveillement est le même sous toutes les la­ti­tudes ! Mais ce qui est très in­té­res­sant, ce sont les dif­fé­rences : elles sont la trace de la Ré­vé­la­tion qui a été faite au peuple de l’Alliance.
La pre­mière dif­fé­rence, et elle est es­sen­tielle pour la foi d’Israël, Dieu seul est Dieu ; il n’y a pas d’autre Dieu que lui ; et donc le so­leil n’est pas un dieu !

Nous avons dé­jà eu l’occasion de le re­mar­quer au su­jet du ré­cit de Créa­tion… Par exemple, dans le ré­cit de la Créa­tion dans la Ge­nèse, la Bible prend grand soin de re­mettre le so­leil et la lune à leurs places, ils ne sont pas des dieux, ils sont uni­que­ment des lu­mi­naires, c’est tout. Et ils sont des créa­tures, eux aus­si. Un des ver­sets le dit clai­re­ment « Toi, Dieu, tu fis la lune qui marque les temps et le so­leil qui connaît l’heure de son coucher ».

Je ne vais pas en par­ler long­temps car il s’agit de ver­sets qui n’ont pas été re­te­nus pour la fête de la Pen­te­côte… Et plu­sieurs ver­sets pré­sentent bien Dieu comme le seul maître de la Créa­tion ; le poète em­ploie pour lui tout un vo­ca­bu­laire royal : Dieu est pré­sen­té comme un roi ma­gni­fique, ma­jes­tueux et vic­to­rieux. Par exemple, le mot « grand » que nous avons en­ten­du est un mot em­ployé pour dire la vic­toire du roi à la guerre. Ma­nière bien hu­maine, évi­dem­ment, pour dire la maî­trise de Dieu sur tous les élé­ments du ciel, de la terre et de la mer.

Deuxième par­ti­cu­la­ri­té de la Bible : la Créa­tion n’est que bonne ; on a là un écho de ce fa­meux poème de la Ge­nèse qui ré­pète in­las­sa­ble­ment comme un re­frain « Et Dieu vit que ce­la était bon !»

Le psaume 103 évoque tous les élé­ments de la Créa­tion, avec le même émer­veille­ment : « Moi, je me ré­jouis dans le Sei­gneur » et le psal­miste ajoute (un ver­set que nous n’entendons pas ce di­manche) : « Je veux chan­ter au Sei­gneur tant que je vis, jouer pour mon Dieu tant que je dure…»

Pour au­tant le mal n’est pas igno­ré : la fin du psaume l’évoque clai­re­ment et sou­haite sa dis­pa­ri­tion : mais les hommes de l’Ancien Tes­ta­ment avaient com­pris que le mal n’est pas l’œuvre de Dieu, puisque la Créa­tion tout en­tière est bonne. Et on sait qu’un jour Dieu fe­ra dis­pa­raître tout mal de la terre : le roi vic­to­rieux des élé­ments vain­cra fi­na­le­ment tout ce qui en­trave le bon­heur de l’homme.

Troi­sième par­ti­cu­la­ri­té de la foi d’Israël : la Créa­tion n’est pas un acte du pas­sé : comme si Dieu avait lan­cé la terre et les hu­mains dans l’espace, une fois pour toutes. Elle est une re­la­tion per­sis­tante entre le Créa­teur et ses créa­tures ; quand nous di­sons dans le Cre­do « Je crois en Dieu tout-puis­sant, créa­teur du ciel et de la terre », nous n’affirmons pas seule­ment notre foi en un acte ini­tial de Dieu, mais nous nous re­con­nais­sons en re­la­tion de dé­pen­dance à son égard : le psaume ici dit très bien la per­ma­nence de l’action de Dieu : « Tous comptent sur toi… Tu caches ton vi­sage, ils s’épouvantent ; tu re­prends leur souffle, ils ex­pirent et re­tournent à leur pous­sière. Tu en­voies ton souffle, ils sont créés ; tu re­nou­velles la face de la terre ».

Autre par­ti­cu­la­ri­té, en­core, de la foi d’Israël, autre marque de la ré­vé­la­tion faite à ce peuple : au som­met de la Créa­tion, il y a l’homme ; créé pour être le roi de la Créa­tion, il est rem­pli du souffle même de Dieu ; il fal­lait bien une ré­vé­la­tion pour que l’humanité ose pen­ser une chose pa­reille ! Et c’est bien ce que nous cé­lé­brons à la Pen­te­côte : cet Es­prit de Dieu qui est en nous vibre en sa pré­sence : il entre en ré­so­nance avec lui. Et c’est pour ce­la que le psal­miste peut dire : « Que Dieu se ré­jouisse en ses œuvres ! … Moi, je me ré­jouis dans le Seigneur ».

En­fin, et c’est très im­por­tant : on sait bien qu’en Is­raël toute ré­flexion sur la Créa­tion s’inscrit dans la pers­pec­tive de l’Alliance : Is­raël a d’abord ex­pé­ri­men­té l’œuvre de li­bé­ra­tion de Dieu et seule­ment en­suite a mé­di­té la Créa­tion à la lu­mière de cette ex­pé­rience. Dans ce psaume pré­cis, on en a des traces : D’abord le nom de Dieu em­ployé ici est le fa­meux nom en quatre lettres, YHVH, que nous tra­dui­sons Sei­gneur, qui est la ré­vé­la­tion pré­ci­sé­ment du Dieu de l’Alliance.

En­suite, vous avez en­ten­du tout à l’heure l’expression « Sei­gneur mon Dieu, tu es si grand !» L’expression « mon Dieu » avec le pos­ses­sif est tou­jours un rap­pel de l’Alliance puisque le pro­jet de Dieu dans cette Al­liance était pré­ci­sé­ment dit dans la for­mule « Vous se­rez mon peuple et je se­rai votre Dieu ». Cette pro­messe-là, c’est dans le don de l’Esprit « à toute chair », comme dit le pro­phète Joël qu’elle s’accomplit. Dé­sor­mais, tout homme est in­vi­té à re­ce­voir le don de l’Esprit pour de­ve­nir vrai­ment fils de Dieu.