M.-N. Tha­but. Les pé­chés se­ront remis

La Pen­te­côte
École de Nov­go­rod, XVe s.
Mu­sée-ré­serve de Novgorod

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Jn 20, 19-23
C’était après la mort de Jé­sus ;
19 le soir ve­nu, en ce pre­mier jour de la se­maine,
alors que les portes du lieu où se trou­vaient les dis­ciples
étaient ver­rouillées par crainte des Juifs,
Jé­sus vint, et il était là au mi­lieu d’eux.
Il leur dit :
« La paix soit avec vous ! »
20 Après cette pa­role, il leur mon­tra ses mains et son cô­té.
Les dis­ciples furent rem­plis de joie
en voyant le Sei­gneur.
21 Jé­sus leur dit de nou­veau :
« La paix soit avec vous !
De même que le Père m’a en­voyé,
moi aus­si, je vous en­voie. »
22 Ayant ain­si par­lé, il souf­fla sur eux
et il leur dit :
« Re­ce­vez l’Esprit Saint.
23 À qui vous re­met­trez ses pé­chés, ils se­ront re­mis ;
à qui vous main­tien­drez ses pé­chés, ils se­ront maintenus. »

DE MÊME QUE LE PÈRE M’A EN­VOYÉ, MOI AUS­SI JE VOUS EN­VOIE
Pour trans­mettre l’Esprit Saint à ses dis­ciples, Jé­sus souffle sur eux ; ce­la nous fait pen­ser à la phrase cé­lèbre du livre de la Ge­nèse, au cha­pitre 2 : « Le Sei­gneur Dieu in­suf­fla dans les na­rines de l’homme le souffle de vie et l’homme de­vint un être vi­vant. » (Gn 2,7). Et le psaume 103 (que nous en­ten­dons éga­le­ment pour cette fête de Pen­te­côte), com­mente le texte de la Créa­tion en chan­tant : « Tu en­voies ton souffle : ils sont créés. » Or, nous sommes au soir de Pâques et Jé­sus re­prend ce geste du Créa­teur. On com­prend pour­quoi saint Jean note : « C’était le soir du pre­mier jour de la se­maine », ma­nière de dire c’est le pre­mier jour de la nou­velle créa­tion ; dans le Ju­daïsme, on évo­quait sou­vent la pre­mière créa­tion que Dieu avait ac­com­plie en sept jours, comme le dit le fa­meux poème du cha­pitre 1 de la Ge­nèse et on at­ten­dait le hui­tième jour, ce­lui du Mes­sie. À sa ma­nière, ima­gée, Jean nous dit : ce fa­meux hui­tième jour est ar­ri­vé, c’est à une vé­ri­table re-créa­tion de l’homme que vous assistez.

Deuxième re­marque à pro­pos du souffle, il me semble que l’ordre choi­si par Jean pour nous ra­con­ter la Pen­te­côte est une le­çon : je re­prends les trois phrases dans l’ordre : 1) « De même que le Père m’a en­voyé, moi aus­si je vous en­voie. » 2) « Il souf­fla et il leur dit ‘Re­ce­vez l’Esprit Saint.’ » 3) « À qui vous re­met­trez ses pé­chés, ils lui se­ront re­mis. » La pre­mière et la troi­sième phrase disent une mis­sion, elles en­cadrent la phrase qui dit le don de l’Esprit. Ce qui veut bien dire que l’Esprit est don­né pour la mis­sion. Nous n’avons pas d’autre rai­son d’être que cette mission.

Et cette mis­sion consiste à « re­mettre les pé­chés » ; c’était dé­jà celle de Jé­sus ; et il dit bien d’ailleurs : « De même que le Père m’a en­voyé, moi aus­si, je vous en­voie. » Jé­sus, l’envoyé du Père, c’est un grand thème de Jean. À notre tour, Jé­sus nous en­voie et Jean em­ploie bien le même mot ; Jé­sus est l’envoyé du Père et nous sommes les en­voyés de Jé­sus, nous avons la même mis­sion que Jé­sus. Il nous la confie. C’est dire notre res­pon­sa­bi­li­té, la confiance qui nous est faite. Or ce­la concerne tous les bap­ti­sés puisque l’Église a tou­jours ju­gé bon de confir­mer tous les baptisés.

Et cette mis­sion de Jé­sus, pour s’en te­nir au seul évan­gile de Jean, c’était d’ôter le pé­ché du monde, j’ai en­vie de dire « ex­tir­per » le pé­ché du monde ; et ce­la en étant l’agneau de Dieu. » Voi­ci l’agneau de Dieu qui en­lève le pé­ché du monde. » (Jn 1 ‚29). L’agneau, c’est ce­lui qui reste doux et humble de cœur face à ses bour­reaux (c’est ce­lui dont parle Isaïe 52-53) ; c’est aus­si l’agneau pas­cal, ce­lui qui signe de sa vie la li­bé­ra­tion du peuple de Dieu. Et au-de­là de la li­bé­ra­tion d’Égypte, la phrase de Jean-Bap­tiste vise la li­bé­ra­tion du pé­ché, c’est-à-dire de la haine et de la violence.

Jé­sus lui-même parle sou­vent de sa mis­sion : « Dieu a en­voyé son Fils dans le monde, non pas pour ju­ger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sau­vé. » « Dieu a don­né son Fils unique afin que qui­conque croit en lui ne se perde pas, mais ob­tienne la vie éter­nelle. » (Jn 3,16-17).

DIEU SOUFFLE EN NOUS LES PA­ROLES ET LES GESTES DU PAR­DON
Il me semble que toutes ces af­fir­ma­tions de Jé­sus sur sa mis­sion éclairent la phrase dif­fi­cile du texte d’aujourd’hui : « À qui vous re­met­trez ses pé­chés, ils se­ront re­mis ; à qui vous main­tien­drez ses pé­chés, ils se­ront main­te­nus. » La pre­mière par­tie de cette phrase nous convient tout à fait, bien sûr, mais la deuxième nous dé­route. Pour com­men­cer, je la re­dis un peu dif­fé­rem­ment, sans la dé­for­mer, j’espère : « Tout homme à qui vous re­met­trez ses pé­chés, ils lui se­ront re­mis ; tout homme à qui vous ne re­met­trez pas ses pé­chés, ils ne lui se­ront pas remis. »

Im­pos­sible de pen­ser que notre Père du ciel pour­rait ne pas nous par­don­ner. Dé­jà l’Ancien Tes­ta­ment avait par­fai­te­ment mis en lu­mière que le par­don de Dieu pré­cède même notre re­pen­tir ; car en Dieu le par­don n’est pas un acte ponc­tuel, c’est son être même. Dieu n’est que don et par­don. La ca­rac­té­ris­tique de la mi­sé­ri­corde, c’est de se pen­cher en­core plus près des mi­sé­reux, et mi­sé­reux, nous le sommes.

Le pou­voir don­né aux dis­ciples du Christ, et plus que le pou­voir, la mis­sion, confiée aux dis­ciples du Christ, c’est donc de dire cette pa­role du par­don de Dieu ; c’est aus­si, du coup, la ter­rible res­pon­sa­bi­li­té que nous donne la deuxième par­tie de la phrase : ne pas dire la pa­role du par­don de Dieu, lais­ser le monde igno­rer ce par­don, c’est lais­ser le monde à son déses­poir. Nous dé­te­nons le pou­voir de ne pas dire le par­don de Dieu et de lais­ser le monde l’ignorer. 

À en­tendre ce­la, on a en­vie de se mettre au tra­vail tout de suite !

Et le par­don de Dieu peut être an­non­cé de deux ma­nières : par nos pa­roles et par nos gestes ; ce qui nous est de­man­dé, c’est d’être nous-mêmes par­don. Nous sommes dé­sor­mais pour le monde les té­moins du par­don de Dieu.

Et c’est ce­la la nou­velle Créa­tion : l’Esprit de don et de par­don nous est don­né. À la Pen­te­côte, le pou­voir de par­don­ner nous est in­suf­flé ; Dieu souffle en nous les pa­roles du par­don. Au théâtre, il y a un souf­fleur pour les trous de mé­moire de l’acteur… Dé­sor­mais il y a en nous quelqu’un qui souffle les pa­roles et les gestes du par­don. L’Esprit fait de nous des agneaux de Dieu à notre tour, il nous donne ain­si le pou­voir de vaincre la spi­rale de la haine et de la vio­lence. Jé­sus l’avait dé­jà dit à ses dis­ciples : « Je vous en­voie comme des agneaux au mi­lieu des loups ». Comme son Père l’a en­voyé pour être l’agneau de Dieu, Jé­sus nous en­voie à notre tour pour être des agneaux dans le monde. Pour ré­pondre à la vio­lence et à la haine par la non-vio­lence et le pardon.

Jusqu’au jour où se lè­ve­ra en­fin ce fa­meux « hui­tième jour » que l’Ancien Tes­ta­ment dé­jà an­non­çait, ce­lui où l’humanité tout en­tière vi­vra en­fin l’amour et le pardon.