M.-N. Tha­but. Moi, je viens vers toi

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Jn 17, 1b-11a
En ce temps-là,
1 Jé­sus le­va les yeux au ciel et dit :
« Père, l’heure est ve­nue.
Glo­ri­fie ton Fils
afin que le Fils te glo­ri­fie.
2 Ain­si, comme tu lui as don­né pou­voir sur tout être de chair,
il don­ne­ra la vie éter­nelle
à tous ceux que tu lui as don­nés.
3 Or, la vie éter­nelle,
c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu,
et ce­lui que tu as en­voyé,
Jé­sus Christ.
4 Moi, je t’ai glo­ri­fié sur la terre
en ac­com­plis­sant l’œuvre que tu m’avais don­née à faire.
5 Et main­te­nant, glo­ri­fie-moi au­près de toi, Père,
de la gloire que j’avais au­près de toi avant que le monde existe.
6 J’ai ma­ni­fes­té ton nom
aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les don­ner.
Ils étaient à toi, tu me les as don­nés,
et ils ont gar­dé ta pa­role.
7 Main­te­nant, ils ont re­con­nu
que tout ce que tu m’as don­né vient de toi,
8 car je leur ai don­né les pa­roles que tu m’avais don­nées :
ils les ont re­çues,
ils ont vrai­ment re­con­nu que je suis sor­ti de toi,
et ils ont cru que tu m’as en­voyé.
9 Moi, je prie pour eux ;
ce n’est pas pour le monde que je prie,
mais pour ceux que tu m’as don­nés,
car ils sont à toi.
10 Tout ce qui est à moi est à toi,
et ce qui est à toi est à moi ;
et je suis glo­ri­fié en eux.
11 Dé­sor­mais, je ne suis plus dans le monde ;
eux, ils sont dans le monde,
et moi, je viens vers toi. »

LA GRANDE PRIÈRE DE JÉ­SUS, LE DER­NIER SOIR
Je re­prends les der­niers mots de Jé­sus : « Je viens vers toi ». Tant que nous sommes sur cette terre, nous ne pou­vons pas être té­moins du grand dia­logue d’amour de Jé­sus avec son Père. Mais avec ce ré­cit de saint Jean, nous en­trons dans la prière de Jé­sus au mo­ment même où il va re­joindre son Père : « Je viens vers toi. ». Car c’est l’Heure du grand pas­sage : « Père, l’heure est ve­nue », dit Jé­sus. Cette Heure dont il a par­lé à plu­sieurs re­prises, au cours de sa vie ter­restre. Cette Heure qu’il sem­blait dé­si­rer et re­dou­ter à la fois.

C’est l’heure, dé­ci­sive, cen­trale de toute l’histoire hu­maine, l’heure que toute la créa­tion at­tend comme celle d’une nais­sance : parce qu’elle est l’heure de l’accomplissement du des­sein de Dieu. Dé­sor­mais, à par­tir de cette heure, plus rien, ja­mais, ne se­ra comme avant. En cette heure dé­ci­sive, le mys­tère du Père va en­fin être ré­vé­lé au monde : c’est pour­quoi Jé­sus em­ploie avec in­sis­tance les mots « gloire » et « glo­ri­fier ». La gloire d’une per­sonne, au sens bi­blique, ce n’est pas sa cé­lé­bri­té ou sa re­con­nais­sance par les autres, c’est sa va­leur réelle. La gloire de Dieu, c’est donc Dieu lui-même, qui se ma­ni­feste aux hommes dans tout l’éclat de sa sain­te­té. On peut rem­pla­cer le verbe « glo­ri­fier » par « manifester ».

En cette heure dé­ci­sive, Dieu va être glo­ri­fié, ma­ni­fes­té en son Fils, et les croyants vont « connaître » en­fin le Père, en­trer dans son in­ti­mi­té. Cette in­ti­mi­té qui unit le Fils au Père, le Fils la com­mu­nique aux hommes ; dé­sor­mais ceux qui ac­cueille­ront cette ré­vé­la­tion, ceux qui croi­ront en Jé­sus, ac­cè­de­ront à cette connais­sance, cette in­ti­mi­té du Père. Alors ils en­tre­ront dans la vraie vie : « La vie éter­nelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et ce­lui que tu as en­voyé, Jé­sus Christ. » Voi­là, de la bouche de Jé­sus lui-même, une dé­fi­ni­tion de la vie éter­nelle : Jé­sus parle au pré­sent et il dé­crit la vie éter­nelle comme un état, l’état de ceux qui connaissent Dieu et le Christ. Nous vi­vons dé­jà de cette vie de­puis notre Baptême.

Par­lant de ses dis­ciples, Jé­sus dit : « ils ont vrai­ment re­con­nu que je suis sor­ti de toi, et ils ont cru que tu m’as en­voyé. » En cette heure-là, une par­tie (une par­tie seule­ment) de l’humanité a ac­cueilli cette ré­vé­la­tion et est en­trée dans cette com­mu­nion d’amour pro­po­sée par le Père et a ac­cep­té de prendre le che­min ou­vert par le Fils. Cu­rieu­se­ment, c’est seule­ment pour ces quelques-uns que Jé­sus prie : « Je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés… »

DIEU AT­TEND NOTRE COL­LA­BO­RA­TION POUR SON ŒUVRE DE SA­LUT
C’est le mys­tère des choix de Dieu qui se ré­pète : comme le Père avait choi­si Abra­ham pour lui ré­vé­ler son grand pro­jet, il a choi­si cer­tains membres de la li­gnée d’Abraham pour par­ache­ver la ré­vé­la­tion de son mys­tère : « J’ai ma­ni­fes­té ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les don­ner. Ils étaient à toi, tu me les as don­nés, et ils ont gar­dé ta pa­role. Main­te­nant, ils ont re­con­nu que tout ce que tu m’as don­né vient de toi… »

Pour ce pe­tit peuple choi­si, l’heure est ve­nue de pour­suivre l’œuvre de ré­vé­la­tion : « Dé­sor­mais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. » Jé­sus nous passe le flam­beau en quelque sorte : il nous a tout don­né, à nous de don­ner aux autres maintenant.

Il faut lais­ser ré­son­ner en nous l’insistance de Jé­sus sur le mot « don­ner » : Le Père a don­né au­to­ri­té au Fils… le Fils don­ne­ra la vie éter­nelle aux hommes… le Père a don­né les hommes au Fils… Le Père a don­né ses pa­roles au Fils… et le Fils a don­né ces pa­roles à ses frères… L’in­sis­tance de Jé­sus sur le mot « don­ner » re­joint toute la mé­di­ta­tion bi­blique : notre re­la­tion avec Dieu ne se dé­roule pas sur le re­gistre du cal­cul. Il nous suf­fit de nous lais­ser ai­mer et com­bler de sa grâce en per­ma­nence. Le mot « grâce » si­gni­fie un don gra­tuit. Cette lo­gique du don, de la gra­tui­té, c’est celle du Fils, ce­lui qui vit éter­nel­le­ment dans un dia­logue d’amour sans ombre avec son Père ; dans le pro­logue de son évan­gile, Jean dit que le Fils est éter­nel­le­ment « tour­né vers le Père ». Et parce qu’il n’y a pas d’ombre entre eux, il re­flète la gloire du Père « Qui l’a vu a vu le Père ». Entre eux tout est amour, dia­logue, par­tage : « Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ».

Le fa­meux texte du Pro­logue de l’évangile de Jean s’éclaire très net­te­ment à la lec­ture de cette prière de Jé­sus, il en est comme la trans­po­si­tion : « Au com­men­ce­ment était le Verbe, et le Verbe était au­près de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au com­men­ce­ment au­près de Dieu. C’est par lui que tout est ve­nu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lu­mière des hommes ; la lu­mière brille dans les té­nèbres, et les té­nèbres ne l’ont pas arrêtée…Le Verbe était la vraie Lu­mière, qui éclaire tout homme en ve­nant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde était ve­nu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas re­con­nu. Il est ve­nu chez lui, et les siens ne l’ont pas re­çu. Mais à tous ceux qui l’ont re­çu, il a don­né de pou­voir de­ve­nir en­fants de Dieu, eux qui croient en son nom. Et le Verbe s’est fait chair, il a ha­bi­té par­mi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vé­ri­té. Tous nous avons eu part à sa plé­ni­tude, nous avons re­çu grâce après grâce. » (Jn 1 ‚1…16)