St Augustin. Montre-toi à moi


Dieu est Amour. Si tu connais l’amour, si tu l’aimes, d’où vient que tu aimes ? Tout ce que tu aimes de belle façon, tu l’aimes par l’amour. Mais que veut dire ici : par l’amour ? Voyons, qu’aimes-tu, toi qui aimes l’amour? Si tu aimes, d’où vient donc que tu aimes? L’Amour vient à toi : tu le connais et tu le vois. Mais tu ne le vois pas dans un lieu, tu ne le cherches pas des yeux du corps pour l’aimer plus ardemment. Tu ne l’entends pas te parler, et quand il vient à toi, tu ne perçois pas son approche. N’as-tu jamais senti le pied de l’amour se promenant dans ton cœur ? Qu’est-il donc ? De qui vient ce qui est déjà en toi, et que tu ne peux saisir ? Apprends ainsi à aimer Dieu.

Mais, me diras-tu, Dieu s’est promené dans le Paradis. On le vit au chêne de Mambré. Il a parlé face à face avec Moïse, sur le mont Sinaï. Qu’en déduis-tu ? C’est qu’on le voit dans un lieu, sans percevoir son approche. Veux-tu donc entendre Moïse lui-même ? Certes, il parlait avec Dieu face à face. Cependant à qui disait-il donc : « Si j’ai trouvé grâce devant toi, montre-toi à moi », sinon à celui avec qui il parlait.

Il parle donc avec Dieu face à face, comme un ami parle à son ami et il lui dit : « Si j’ai trouvé grâce devant toi, montre-toi à moi à découvert. » Que voyait-il et que pensait-il ? Si ce n’était pas Dieu, pourquoi lui dit-il : « Montre-toi à moi. » Nous ne pouvons pas dire que ce n’était pas Dieu. Si ce n’était pas Dieu, il lui aurait dit : « Montre-moi Dieu. » Puisqu’il lui dit : « Montre-toi à moi », il est donc clair que son interlocuteur était celui qu’il voulait voir. Il s’entretenait aussi face à face avec lui, comme lorsqu’on parle avec un ami.

Veux-tu donc entendre ce qu’il en est ? Comprends-le, Dieu apparaissait à Moïse, tout en demeurant caché. Car s’il n’était pas apparu, Moïse, parlant avec lui face à face, ne lui aurait pas dit : « Montre-toi à moi. » Mais s’il n’était pas resté caché, Moïse n’aurait pas encore cherché à le voir lui-même. Comprends bien les choses, sois intelligent. Dieu peut tout à la fois se manifester et demeurer caché, apparaître sous un certain aspect, et demeurer caché dans sa nature. Dieu est apparu à Moïse comme il le jugeait bon; il s’est caché selon ce qu’il était. La véritable dilection ne se voit pas; l’amour ne se voit point, la tendresse ne se voit point. Le gage que nous en avons doit enflammer en nous ce désir dont était enflammé Moïse, lui qui disait à celui qu’il voyait: Montre-toi à moi.

Si nous le cherchons ainsi, nous sommes ses enfants. « Nous sommes les enfants de Dieu, dit saint Jean, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est. » Non pas tel qu’il est apparu au chêne de Mambré, ni tel qu’il est apparu à Moïse, pour avoir besoin de lui dire encore : « Montre-toi à moi », mais « nous le verrons tel qu’il est ». À quel titre ? Parce que nous sommes fils de Dieu. Et cela, non point par nos mérites, mais par sa miséricorde.

St Augustin (354 – 430), XXIIIe sermon au peuple, n° 13-14; 16
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