Yves Congar. L’homme appe­lé par Dieu


Si Dieu est per­son­nel et s’il nous a faits à son image, il est nor­mal qu’il nous parle et d’a­bord qu’il nous appelle. Pou­voir être appe­lé par Dieu est pour l’homme le signe de sa trans­cen­dance, en même temps que de sa liber­té. Cela montre que l’homme n’est ni déter­mi­né à une seule atti­tude, ni limi­té à ce qu’il porte en lui : c’est cela la marque de sa trans­cen­dance. Mais cette trans­cen­dance même le situe en la libre dépen­dance d’un autre qui veut l’at­ti­rer à soi ou le faire par­ti­ci­per à son œuvre. Par la révé­la­tion, Dieu nous appelle et nous parle ; nous lui répon­dons par la foi.

Toute la vie chré­tienne est fon­dée sur cette pos­si­bi­li­té, mieux, sur cette réa­li­té d’un appel. Il n’y a pas seule­ment le pre­mier et fon­da­men­tal appel de la foi, il y a ceux, quo­ti­diens, au ser­vice, à la prière, au sacri­fice, bref à tout cet ordi­naire qui est tout autre chose et même le contraire de l’ha­bi­tude, puisque c’est une sol­li­ci­ta­tion tou­jours nou­velle et impré­vue de notre liber­té de réponse. Le saint est quel­qu’un de dis­po­nible, il attend des ordres.

Cette pos­si­bi­li­té d’en­tendre un appel et d’y répondre s’ac­tua­lise au suprême degré dans la conver­sion. L’homme est capable de deve­nir autre qu’il n’est, de don­ner une autre direc­tion, un autre sens à sa vie. C’est à quoi l’in­vite le pre­mier mot de I ‘Evan­gile, dans lequel nos récits résument la pré­di­ca­tion de Jean-Bap­tiste et celle de Jésus : « Conver­tis­sez-vous et croyez à la bonne nou­velle ». C’est sans doute pour cela que Jésus recon­naît une espèce de pri­mau­té au pécheur : c’est tou­jours au vide et au manque qu’il s’a­dresse ; c’est seule­ment le pauvre qu’il veut enri­chir. Mais, au fond, c’est le seul qui puisse être enri­chi, car ce ne sont pas les bien por­tants qui ont besoin de méde­cin, mais les malades. Après avoir cité ce texte, Luther évo­quait celui de Luc, et il écri­vait : « Seule est cher­chée la bre­bis qui avait péri, seul est libé­ré le cap­tif, le pauvre seul est enri­chi, l’in­firme seul est for­ti­fié, l’hu­mi­lié seul est exal­té, n’est rem­pli que ce qui est vide, construit que ce qui ne l’é­tait pas ».

C’est le sen­ti­ment de cette situa­tion en quelque sorte pri­vi­lé­giée du pécheur qui por­tait saint Ambroise à pri­vi­lé­gier éga­le­ment l’ap­pel qui lui est adres­sé. « Le Sei­gneur appe­la l’homme et lui dit où es-tu ? Le juste qui voit le Sei­gneur et qui vit en sa com­pa­gnie ne doit ni se cacher de sa pré­sence ni être appe­lé par lui, car il est tou­jours avec lui. Mais le pécheur qui se dérobe à la voix et qui se cache dans le bos­quet du para­dis, celui-là Dieu l’ap­pelle : Adam, où es-tu ? Car il se cache, il a honte. Mais du fait que Dieu l’ap­pelle, c’est déjà un indice qu’il pour­ra gué­rir de son péché, car Dieu appelle ceux dont il a pitié ».

Yves Congar (1904 -1995), Vie spi­ri­tuelle
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