M.-N. Thabut. Au Seigneur La terre et ses habitants (Ps 23)

Marie-Noëlle Thabut, bibliste
Psaume de la solennité de Tous les Saints

Fra Angelico (1387-1455)
Le jugement dernier, La rondes des élus (1431)
Couvent San Marco, Florence

Ps 23, 1-6
1 Au Seigneur, le monde et sa richesse,
la terre et tous ses habitants !
2 C’est lui qui l’a fondée sur les mers
et la garde inébranlable sur les flots.

3 Qui peut gravir la montagne du Seigneur
et se tenir dans le lieu saint ?
4 L’homme au cœur pur, aux mains innocentes,
qui ne livre pas son âme aux idoles.

5 Il obtient, du Seigneur, la bénédiction,
et de Dieu son Sauveur, la justice.
6 Voici le peuple de ceux qui le cherchent
qui recherchent la face de Dieu !
Qui peut gravir la montagne du Seigneur ?

Comme dans tout psaume, Nous sommes au Temple de Jérusalem : une gigantesque procession s’approche; à l’arrivée aux portes du Temple, deux chorales alternées entament un chant dialogué : « Qui gravira la montagne du Seigneur ? » (Vous vous souvenez que le Temple est bâti sur la hauteur). « Qui pourra tenir sur le lieu de sa sainteté ? » Déjà Isaïe comparait le Dieu trois fois saint à un feu dévorant : au chapitre 33, il posait la même question : « Qui de nous tiendra devant ce feu dévorant ? Qui tiendra devant ces flammes éternelles ? » Sous-entendu : « Par nous-mêmes, nous ne pourrions pas soutenir sa vue, le flamboiement de son rayonnement. »

C’est le cri de triomphe du peuple élu : admis sans mérite de sa part dans la compagnie du Dieu saint; telle est la grande découverte du peuple d’Israël : Dieu est le Saint, le tout-Autre. « Saint, Saint, Saint le Seigneur, Dieu de l’univers » proclament les séraphins pendant l’extase de la vocation d’Isaïe. (Is 6, 3) En même temps ce Dieu tout-Autre se fait le tout-proche de l’homme et lui permet de « tenir », comme dit Isaïe, en sa compagnie. Vous voyez combien ce psaume consonne avec la fête de tous les saints. Ils ont « gravi la montagne du Seigneur », ils sont admis en présence du Dieu saint et ils chantent désormais le chant d’Isaïe, celui auquel nous unissons nos voix chaque dimanche, comme le dit la Préface de la Toussaint : juste avant de chanter ce que nous appelons le Sanctus, le prêtre dit : « C’est pourquoi avec cette foule immense que nul ne peut dénombrer, avec tous les anges du ciel, nous voulons te chanter. »

Le psaume continue : « l’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles. » Voilà la réponse, voilà l’homme qui peut « tenir » devant Dieu. Il ne s’agit pas ici, d’abord, d’un comportement moral : le peuple se sait admis devant Dieu, sans mérite de sa part. Il s’agit d’abord ici de l’adhésion de la foi au Dieu unique, c’est-à-dire du refus des idoles. La seule condition exigée du peuple élu pour pouvoir « tenir » devant Dieu c’est de rester fidèle au Dieu unique. C’est de « ne pas livrer son âme aux idoles », pour reprendre les termes de notre psaume. D’ailleurs, si on y regarde de plus près, la traduction littérale serait : « l’homme qui n’a pas élevé son âme vers des dieux vides. » L’expression « lever son âme » signifie  » invoquer ». Nous retrouvons là une expression que nous connaissons bien : « Je lève les yeux vers toi, mon Seigneur. » Même chose dans la fameuse phrase du prophète Zacharie reprise par saint Jean : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé. » « Lever les yeux vers quelqu’un » en langage biblique, cela veut dire le prier, le supplier, le reconnaître comme Dieu. L’homme qui peut tenir devant le Dieu d’Israël, c’est celui qui ne lève pas les yeux vers les idoles, comme le font les autres peuples.

Un cœur pur, entièrement tourné vers Dieu
« L’homme au cœur pur » cela veut dire la même chose : le mot « pur » dans la Bible a le même sens qu’en chimie : on dit qu’un corps chimique est pur quand il est sans mélange. Le cœur pur, c’est celui qui se détourne résolument des idoles pour se tourner vers Dieu seul.

« L’homme aux mains innocentes », c’est encore dans le même sens. Les mains innocentes, ce sont celles qui n’ont pas offert de sacrifices aux idoles, ce sont celles aussi qui ne se sont pas levées pour la prière aux faux dieux.

Il faut entendre le parallélisme entre les deux lignes (on dit les deux « stiques ») de ce verset : « L’homme au cœur pur, aux mains innocentes… qui ne livre pas son âme aux idoles. » Le deuxième membre de phrase est synonyme du premier. « L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, (c’est celui) qui ne livre pas son âme aux idoles. »

Nous touchons là à la lutte incessante que les prophètes ont dû mener tout au long de l’histoire d’Israël pour que le peuple élu abandonne définitivement toute pratique idolâtrique, depuis la sortie d’Égypte (vous vous rappelez l’épisode du veau d’or), et jusqu’à l’Exil à Babylone et même au-delà. Il faut dire qu’à toutes les époques, Israël a été en contact avec une civilisation polythéiste. Ce psaume chanté au retour de l’Exil réaffirme encore avec force cette condition première de l’Alliance. Israël est le peuple qui, de toutes ses forces, « recherche la face de Dieu », comme dit le dernier verset. Au passage, il faut noter que l’expression « rechercher la face » était employée pour les courtisans qui voulaient être admis en présence du roi : manière de nous rappeler que, pour Israël, le seul véritable roi, c’est Dieu lui-même.

Effectivement, c’est la seule condition pour être en mesure d’accueillir la bénédiction promise aux patriarches, pour entrer dans le salut promis. Bien sûr, à un deuxième niveau, cette fidélité au Dieu unique entraînera des conséquences concrètes dans la vie sociale : l’homme au cœur pur deviendra peu à peu un homme au cœur de chair qui ne connaît plus la haine. L’homme aux mains innocentes ne fera plus le mal. Le verset suivant, « il obtient de Dieu son Sauveur la justice », dit bien ces deux niveaux : la justice, dans un premier sens, c’est la conformité au projet de Dieu. L’homme juste c’est celui qui remplit fidèlement sa vocation. Ensuite, la justice nous engage concrètement à conformer toute notre vie sociale au projet de Dieu qui est le bonheur de ses enfants.

En redisant ce psaume, on entend se profiler les Béatitudes : « Heureux les affamés et assoiffés de justice, ils seront rassasiés. Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu. » La dernière phrase « Voici le peuple de ceux qui le cherchent, qui recherchent la face de Dieu ! » est peut-être une bonne définition de la pauvreté de cœur dont parle Jésus dans les Béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! »