M.-N. Tha­but. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu

Ma­sac­cio (1401-1428)
Paie­ment du tri­but (1424-1427)
fresque, cha­pelle Bran­cac­ci, San­ta Ma­ria del Car­mine, Florence

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Mt 22,15-21
En ce temps-là,
15 les pha­ri­siens al­lèrent te­nir conseil
pour prendre Jé­sus au piège
en le fai­sant par­ler.
16 Ils lui en­voient leurs dis­ciples,
ac­com­pa­gnés des par­ti­sans d’Hérode :
« Maître, lui disent-ils, nous le sa­vons :
tu es tou­jours vrai
et tu en­seignes le che­min de Dieu en vé­ri­té ;
tu ne te laisses in­fluen­cer par per­sonne,
car ce n’est pas se­lon l’apparence que tu consi­dères les gens.
17 Alors, donne-nous ton avis :
Est-il per­mis, oui ou non,
de payer l’impôt à Cé­sar, l’empereur ? »
18 Connais­sant leur per­ver­si­té, Jé­sus dit :
« Hy­po­crites !
pour­quoi vou­lez-vous me mettre à l’épreuve ?
19 Mon­trez-moi la mon­naie de l’impôt. »
Ils lui pré­sen­tèrent une pièce d’un de­nier.
20 Il leur dit :
« Cette ef­fi­gie et cette ins­crip­tion,
de qui sont-elles ? »
21 Ils ré­pon­dirent :
« De Cé­sar. »
Alors il leur dit :
« Ren­dez donc à Cé­sar ce qui est à Cé­sar,
et à Dieu ce qui est à Dieu. »

UNE QUES­TION-PIÈGE
« Est-il per­mis de payer l’impôt à l’empereur ? » Jé­sus ré­pond en trai­tant les ques­tion­neurs « d’hypocrites » ! Pour­quoi « hy­po­crites » ? Parce que cette soi-di­sant ques­tion n’en est pas une… Hy­po­crites pour deux rai­sons : hy­po­crites, pre­miè­re­ment, parce que cette ques­tion, il y a long­temps qu’ils l’ont ré­so­lue. À Jé­ru­sa­lem, où se passe la scène, il n’est pas ques­tion de faire au­tre­ment, sauf à se mettre hors-la-loi, ce qu’ils n’ont pas l’intention de faire, ni les uns ni les autres, qu’ils soient Pha­ri­siens ou par­ti­sans d’Hérode. Payer l’impôt à l’empereur, « Rendre à Cé­sar ce qui est à Cé­sar », ils le font et Jé­sus ne leur donne pas tort.

Mais hy­po­crites, aus­si, deuxiè­me­ment, parce qu’ils ne posent pas une ques­tion, ils tendent un piège, ils cherchent à prendre Jé­sus en faute… » Et le ton faus­se­ment res­pec­tueux qui pré­cède la ques­tion force en­core le trait : « Maître, nous le sa­vons, tu es tou­jours vrai et tu en­seignes le che­min de Dieu en vé­ri­té ». Toutes ces ama­bi­li­tés ne sont qu’un pré­am­bule pour une ques­tion-piège1 ; et ce piège-là, lo­gi­que­ment, Jé­sus ne de­vrait pas s’en sor­tir ; de deux choses l’une : ou bien il in­cite ses com­pa­triotes à re­fu­ser l’impôt pré­le­vé au pro­fit de l’occupant ro­main et il se­ra fa­cile de le dé­non­cer aux au­to­ri­tés, comme ré­sis­tant ou même comme ré­vo­lu­tion­naire et il se­ra condamné…

ou bien il conseille de payer l’impôt et on pour­ra le dis­cré­di­ter aux yeux du peuple comme col­la­bo­ra­teur, ce qui va bien dans le sens de ses mau­vaises fré­quen­ta­tions… mais pire, il perd toute chance d’être re­con­nu comme le Mes­sie ; car le Mes­sie at­ten­du doit être un roi in­dé­pen­dant et sou­ve­rain sur le trône de Jé­ru­sa­lem, ce qui passe for­cé­ment par une ré­volte contre l’occupant ro­main. Et puisqu’il a pré­ten­du être le Mes­sie, aux yeux du peuple et des au­to­ri­tés re­li­gieuses, il mé­ri­te­ra la mort, ce n’est qu’un im­pos­teur et un blasphémateur. 

Le piège est bien ver­rouillé ; de toute ma­nière il est per­du et c’est bien ce­la qu’on cherche : la pre­mière oc­ca­sion se­ra la bonne pour le faire mou­rir ; la Pas­sion se pro­file dé­jà à l’horizon, nous sommes dans les tout der­niers mo­ments à Jé­ru­sa­lem. Dans sa ré­ponse, Jé­sus montre bien qu’il a com­pris : « Hy­po­crites ! Pour­quoi vou­lez-vous me mettre à l’épreuve ? » Il n’est pas dupe du piège qu’on lui tend…

Pour­tant il est in­ter­dit de pen­ser qu’il pour­rait cher­cher à em­bar­ras­ser ses in­ter­lo­cu­teurs ; Jé­sus n’a ja­mais cher­ché à mettre qui­conque dans l’embarras ou à tendre un piège à quelqu’un ; ce se­rait in­digne du Dieu dont la lu­mière éclaire les bons et les méchants.

Jé­sus ne ré­pond donc pas au piège par un autre piège. Il traite la ques­tion comme une ques­tion et il y ré­pond vrai­ment. Sa ré­ponse tient en trois points : « Ren­dez à Cé­sar ce qui est à Cé­sar » … » Ne ren­dez à Cé­sar que ce qui est à Cé­sar » … » Ren­dez à Dieu ce qui est à Dieu ».

« REN­DEZ À CÉ­SAR CE QUI EST À CÉ­SAR »
Pre­miè­re­ment, « Ren­dez à Cé­sar ce qui est à Cé­sar », y com­pris en payant l’impôt. C’est tout sim­ple­ment re­con­naître que Cé­sar est ac­tuel­le­ment le dé­ten­teur du pou­voir, ce qui est la pure vé­ri­té. Rien à voir avec de la ser­vile col­la­bo­ra­tion ; au contraire, c’est ac­cep­ter une si­tua­tion de fait ; dans la pers­pec­tive de l’Ancien Tes­ta­ment on consi­dère que tout pou­voir vient de Dieu. Jé­sus lui-même, au cours de sa Pas­sion, di­ra à Pi­late : « Tu n’aurais au­cun pou­voir sur moi, si tu ne l’avais re­çu d’en-haut. » (Jn 19, 11) D’autre part, et Isaïe nous l’a rap­pe­lé dans notre pre­mière lec­ture de ce di­manche, en par­lant du roi Cy­rus, Dieu peut faire tour­ner toute royau­té hu­maine au bien de son peuple… or nos pha­ri­siens connaissent mieux que nous le texte d’Isaïe sur Cy­rus ; ils savent donc très bien que tout pou­voir, même païen, est dans la main de Dieu. No­tons quand même en pas­sant que le Cé­sar du mo­ment s’appelait en réa­li­té « Ti­bère ». (Le nom « Cé­sar » était de­ve­nu un titre).

Deuxiè­me­ment, « Ne ren­dez à Cé­sar que ce qui est à Cé­sar » : quand Cé­sar (c’est-à-dire l’empereur ro­main) exige l’impôt, il est dans son droit, mais quand il exige d’être ap­pe­lé Sei­gneur, quand il exige qu’on lui rende un culte, il vous ex­pose à l’idolâtrie ; et là, il ne faut pas tran­si­ger. À l’époque où Mat­thieu écrit son Évan­gile, cette hy­po­thèse était une réa­li­té. De nom­breux mar­tyrs ont payé de leur vie ce re­fus de rendre un culte à l’empereur romain.

« REN­DEZ À DIEU CE QUI EST À DIEU »
Troi­siè­me­ment, « Ren­dez à Dieu ce qui est à Dieu ». La vraie ques­tion est là : Êtes-vous sûrs de rendre à Dieu ce qui est à Dieu ? En l’occurrence, il s’agit de re­con­naître en Jé­sus ce­lui qui vient de Dieu, ce­lui qui « est à Dieu ».

Sans vou­loir ti­rer de ce texte une théo­rie du pou­voir po­li­tique que, ma­ni­fes­te­ment, Jé­sus n’a pas vou­lu y mettre, parce qu’il ne s’est pas pla­cé sur ce ter­rain-là, on peut re­te­nir de cet évan­gile une fois de plus une éton­nante le­çon de li­ber­té. Cé­sar n’est que Cé­sar ; les rois de la terre ne sont en réa­li­té que des roi­te­lets. Leur royau­té est pas­sa­gère et le royaume de Dieu est d’un tout autre ordre : c’est au sein même des royaumes de la terre que toute œuvre d’amour et de fra­ter­ni­té fait gran­dir le seul vrai royaume, le Royaume de Dieu.
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Note
1-Ques­tion-piège, oui, mais tous les com­pli­ments que ses ad­ver­saires viennent de lui adres­ser pour se mo­quer sont pro­fon­dé­ment vrais : « Maître, tu es tou­jours vrai et tu en­seignes le che­min de Dieu en vé­ri­té ; tu ne te laisses in­fluen­cer par per­sonne, car ce n’est pas se­lon l’apparence que tu consi­dères les gens. » Très cer­tai­ne­ment, l’évangéliste rap­porte avec bon­heur ces com­pli­ments qu’il es­time bien mérités.