Mau­rice De­nis. Les Muses (1893)

Claude De­bus­sy (1862-1918), Rê­ve­rie
Fran­çois-Joël Thiol­lier, pianiste 

Huile sur toile, 171 × 137,5 cm. Mu­sée d’Orsay, Pa­ris. Pré­sen­té au Sa­lon des In­dé­pen­dants en 1893, le ta­bleau est conçu comme un pan­neau dé­co­ra­tif. Il re­prend le thème an­tique des Muses, ins­pi­ra­trices des arts et des sciences, mais les trans­forme en femmes contem­po­raines, sans les at­tri­buts my­tho­lo­giques habituels.

Mau­rice De­nis (1870-1943)
Les Muses (1893)
Mu­sée d’Or­say, Paris 🔍

Un bois sa­cré au cœur de la vie quo­ti­dienne
La scène se dé­roule dans un parc de mar­ron­niers à Saint-Ger­main-en-Laye, la ville où De­nis a vé­cu et tra­vaillé. Rien ici du pay­sage hé­roïque ou du dé­cor so­len­nel de la my­tho­lo­gie : des femmes vê­tues à la mode de la fin du XIXe siècle se tiennent dans un sous-bois, par­mi les feuilles mortes. Pour­tant, ce lieu fa­mi­lier se trans­forme peu à peu en un es­pace mys­té­rieux. Les troncs, presque géo­mé­triques, dressent leurs ver­ti­cales comme les co­lonnes d’un temple na­tu­rel. Les branches s’en­tre­lacent au-des­sus des per­son­nages ; les feuilles jonchent le sol ; les robes, avec leurs mo­tifs et leurs plis, ré­pondent aux ara­besques de la vé­gé­ta­tion. Le parc de­vient ain­si un « bois sa­cré ». Le ta­bleau sug­gère une cé­ré­mo­nie si­len­cieuse, une com­mu­nion entre les femmes, les arbres et les forces se­crètes du monde.

Les Muses : des fi­gures an­tiques de­ve­nues mo­dernes
Dans la tra­di­tion grecque, les neuf Muses pré­sident aux dif­fé­rentes formes de la créa­tion : poé­sie, mu­sique, danse, his­toire, élo­quence ou as­tro­no­mie. Elles sont gé­né­ra­le­ment re­con­nais­sables à leurs at­tri­buts — ins­tru­ment de mu­sique, rou­leau, livre ou ob­jet sym­bo­lique. Les Muses de De­nis lisent, des­sinent, conversent ou semblent ab­sor­bées dans leurs pen­sées. L’ins­pi­ra­tion ar­tis­tique ha­bite dé­sor­mais la vie mo­derne, dans la sim­pli­ci­té d’un geste, d’une at­ti­tude ou d’une pré­sence. Le peintre re­nou­velle donc la my­tho­lo­gie sans la sup­pri­mer. Il fait de ces jeunes femmes les in­car­na­tions d’une ins­pi­ra­tion qui peut sur­gir au mi­lieu d’un parc, dans le si­lence d’une lec­ture ou dans la contem­pla­tion de la nature.

Marthe Meu­rier, la muse du peintre
Le cœur in­time du ta­bleau se trouve dans la fi­gure de Marthe Meu­rier, que Mau­rice De­nis épouse en juin 1893. Elle ap­pa­raît à plu­sieurs re­prises dans la com­po­si­tion, no­tam­ment de pro­fil et de dos, as­sise sur une chaise. Cette ré­pé­ti­tion d’une même sil­houette est un pro­cé­dé ca­rac­té­ris­tique du peintre. Il ne faut donc pas consi­dé­rer les femmes comme de simples per­son­nages ano­nymes. Elles com­posent une sorte de por­trait dé­mul­ti­plié de Marthe : la jeune femme réelle de­vient, par la pein­ture, une fi­gure de l’inspiration.

Le ta­bleau peut ain­si se lire comme une dé­cla­ra­tion d’a­mour sin­gu­lière. De­nis fait de sa fian­cée la pré­sence qui re­lie la vie af­fec­tive à la créa­tion ar­tis­tique. Marthe est à la fois une per­sonne ai­mée, une com­pagne et une source d’inspiration.

La mys­té­rieuse dixième Muse
À l’ar­rière-plan, une fi­gure lève le bras vers la clar­té du ciel. Elle in­trigue d’au­tant plus que la tra­di­tion an­tique compte neuf Muses, non dix. Cette pré­sence énig­ma­tique, qui contri­bue à don­ner à la scène sa di­men­sion sur­na­tu­relle. Cette femme semble ap­par­te­nir à un autre ordre de réalité.

Tan­dis que les per­son­nages du pre­mier plan sont ab­sor­bés dans leurs oc­cu­pa­tions, elle pa­raît ré­pondre à un ap­pel ve­nu d’ailleurs. Son geste ouvre le ta­bleau vers le haut et sug­gère que l’ins­pi­ra­tion ne se ré­duit ni au tra­vail in­tel­lec­tuel ni à l’ob­ser­va­tion de la na­ture. Faut-il y voir une Muse sup­plé­men­taire, une fi­gure al­lé­go­rique ou une pré­sence sym­bo­lique ? L’i­den­ti­fi­ca­tion reste in­cer­taine. L’es­sen­tiel est peut-être dans le contraste entre les femmes qui de­meurent dans le monde quo­ti­dien et celle qui semble re­ce­voir une révélation.

L’au­tomne, une sai­son in­té­rieure
Les cou­leurs au­tom­nales par­ti­cipent plei­ne­ment à cette at­mo­sphère : rouges as­sour­dis, ocres, bruns et verts trans­fi­gurent le pay­sage. Elles cherchent à créer une har­mo­nie dé­co­ra­tive et ex­pres­sive. Les formes sim­pli­fiées, cer­nées et dis­po­sées en aplats té­moignent de l’es­thé­tique na­bi de De­nis. Les troncs rec­ti­lignes struc­turent la com­po­si­tion ; les branches, les feuilles et les vê­te­ments mul­ti­plient les courbes. De cette op­po­si­tion naît un rythme presque mu­si­cal : ver­ti­ca­li­té des arbres, sou­plesse des ara­besques, ré­pé­ti­tion des fi­gures féminines.

L’au­tomne de­vient une at­mo­sphère de re­cueille­ment, une sus­pen­sion du temps. Les feuilles tom­bées évoquent le pas­sage des jours, tan­dis que la per­ma­nence des arbres sug­gère une conti­nui­té plus pro­fonde. Le ta­bleau semble re­te­nir un ins­tant fra­gile, comme si la beau­té de la vie quo­ti­dienne pou­vait être pré­ser­vée par la peinture.