H. Berg­son. Vivre consiste à agir

Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’ac­cep­ter des ob­jets que l’im­pres­sion utile pour y ré­pondre par des ré­ac­tions ap­pro­priées : les autres im­pres­sions doivent s’obs­cur­cir ou ne nous ar­ri­ver que confu­sé­ment. Je re­garde et je crois voir, j’é­coute et je crois en­tendre, je m’é­tu­die et je crois lire dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que j’en­tends du monde ex­té­rieur, c’est sim­ple­ment ce que mes sens en ex­traient pour éclai­rer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c’est ce qui af­fleure à la sur­face, ce qui prend part à l’ac­tion. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réa­li­té qu’une sim­pli­fi­ca­tion pra­tique. Dans la vi­sion qu’ils me donnent des choses et de moi-même, les dif­fé­rences in­utiles à l’­homme sont ef­fa­cées, les res­sem­blances utiles à l’­homme sont ac­cen­tuées, des routes me sont tra­cées à l’a­vance où mon ac­tion s’en­ga­ge­ra. Ces routes sont celles où l’­hu­ma­ni­té en­tière a pas­sé avant moi. Les choses ont été clas­sées en vue du par­ti que j’en pour­rai ti­rer. Et c’est cette clas­si­fi­ca­tion que j’a­per­çois, beau­coup plus que la cou­leur et la forme des choses.

Hen­ri Berg­son (1859-1941), Le Rire, ch. III, sect. I
> Bio­gra­phie