David Banon, L’influence du judaïsme en Occident © RTS

Maïmonide, bronze
Calle de los Judios, Cordoba
Comme tous les Juifs d’Andalousie, Maïmonide (1138-1204), (הרב משה בן מימון, HaRav Moshé ben Maïmon) - médecin, juge, théologien, philosophe et commentateur d’Aristote - écrit en arabe, prie en hébreu et pense en grec. De fait, à l’exception de son commentaire des textes bibliques (le Michné Torah) et de quelques rares autres écrits, Maïmonide rédige toute son œuvre en arabe, qu’il écrit en lettres hébraïques, par souci de discrétion. Mais contrairement à d’autres auteurs juifs espagnols (comme Judah Halevi ou Ibn Gabirol), il ne manifeste aucun intérêt pour la poésie, y compris liturgique. Et encore moins pour la musique (autre point commun avec Averroès) : il souhaite même que les offices religieux ne soient pas chantés. Car tel est justement son projet : faire en sorte que tout en l’homme, même son rapport à Dieu, reste contrôlé par la Raison.
Confronté très jeune à Aristote par son père, il pense qu’« on peut se dispenser des écrits de Platon, car ceux d’Aristote suffisent. […] Les œuvres d’Aristote sont les racines et les fondements de toute œuvre scientifique. Mais elles ne peuvent être comprises sans l’aide de commentaires, ceux d’Alexandre d’Aphrodise, de Themistius, et ceux d’Averroès ». Il lit Aristote dans ses traductions arabes et étudie ses commentateurs grecs et arabes. Il devient un disciple d’Aristote, dont la pensée, dit-il, trouve sa source dans les textes bibliques. Le « Récit de la Création » a inspiré la Physique d’Aristote ; le récit du char céleste d’Ézéchiel a inspiré sa Métaphysique. Aristote, soutient Maïmonide, a redécouvert la signification ésotérique de ces deux textes, perdue au VIIIe siècle avant notre ère avec la destruction du premier Temple ; et c’est dans la Bible que le Grec a puisé l’idée de l’éternité de l’univers. Il semble aussi que Maïmonide ait connu les œuvres d’Averroès sans que la réciproque soit vraie.
Maïmonide explique qu’un sage doit étudier d’abord la logique, puis les sciences exactes, avant d’aborder la philosophie et enfin, seulement, la métaphysique. Pour lui, rien dans les textes sacrés ne contredit la vérité scientifique ; et rien dans ces textes ne doit être pris au pied de la lettre. Par exemple, la prophétie est une faculté de voir, que chacun peut acquérir par le perfectionnement moral et mental. Pour lui aussi les miracles sont susceptibles d’une explication raisonnable ; les anges sont l’expression d’une vision ou d’un rêve, c’est-à-dire une production de l’imaginaire du prophète, explicable par la raison tout comme d’autres phénomènes surnaturels « tels un tremblement de terre, le tonnerre ou le feu du ciel ». Ainsi, le récit d’Abraham recevant la visite des trois anges (Genèse, 18, 1) est celui d’un rêve. Et ce n’est que si la raison bute sur des difficultés insurmontables qu’il faut avoir recours à la révélation. Immense ambition : tout expliquer rationnellement, accomplir ce que les philosophes allemands nommeront plus tard le « désenchantement du monde », sans pour autant s’éloigner de Dieu. Pour Maïmonide, tout doit être explicable. Par exemple, le prophète ne dit pas le futur, mais parvient à la connaissance de Dieu. Seul parmi les prophètes, Moïse parle « face à face » à Dieu, sans l’intercession des anges ou de tout autre phénomène surnaturel. Les autres prophètes « regardaient dans un miroir qui n’était pas clair » alors que Moïse « regardait dans un miroir clair ». Être prophète implique, pour lui, de connaître les textes et donc de savoir lire et écrire, ce qui exclut, allusivement Mahomet. Il condamne tout fanatisme, tout nationalisme, et affirme la valeur, la force et l’universalité de la Raison contre le surnaturel, la magie, les rêves et la force. Pour lui, l’Histoire n’enseigne rien non plus et le dirigeant politique ne peut donc s’inspirer des « leçons de l’Histoire ». Seules comptent les leçons de Dieu. L’humanité n’a pas de finalité particulière.
Pour son public, qui est d’abord juif, il veut réinterpréter les notions centrales du judaïsme et les débarrasser de tout environnement surnaturel. Dans le judaïsme, comme dans l’islam, un tel projet est dangereux, il peut glisser vers la remise en cause des dogmes, et l’excommunication menace ce genre d’audacieux. Aussi, très vite, Maïmonide décide de masquer ses conclusions, par peur de représailles. Il use donc souvent d’une écriture énigmatique, et dissimule ses idées, presque aussi audacieuses que celles d’Averroès.
Comme Averroès, Maïmonide ne croit pas au jugement dernier de chaque âme individuelle. Comme lui, il croit en la non-création du monde et pense que Dieu porte le monde éternellement dans son esprit. Comme Averroès, il pense que la matière est le Mal et que l’esprit, immortel comme la raison, est le Bien. Il pense aussi, comme Averroès, que Dieu existe hors du temps, et que c’est même cela qui le distingue de l’univers. Comme Averroès, il refuse les miracles, car Dieu ne peut vouloir changer ses propres lois. Comme Averroès, il ne pense pas que la prière soit l’expression d’une foi, mais une occasion de méditer. Comme Averroès, il pense que Dieu est l’intellect parfait, immuable. Comme Averroès, il pense que « l’intellect agent », intelligence cosmique, en charge du gouvernement du monde est « la lumière venue de Dieu » ; comme lui, il pense aussi que le rôle de Dieu est de faire passer l’intellect de la puissance à l’acte. Comme Averroès, il pense que l’« intellect agent » est une expression rationnelle pour désigner Dieu et l’intelligibilité du monde, et que la raison ne garantit pas l’éthique de l’Histoire. Comme Averroès, il pense que la foi et la raison sont compatibles parce que toutes deux créations divines.
Pour le juif comme pour le musulman, l’homme est une anecdote dans l’univers ; il n’est pas la raison d’être de Dieu. L’un et l’autre rejettent l’anthropomorphisme, l’anthropocentrisme, le judéo-centrisme et l’islamo-centrisme.
Si, pour Maïmonide, le peuple juif a un rôle propre, c’est celui de faire régner la justice sur la Terre, de réaliser la pensée de Dieu, ce que refuse Averroès. Le messianisme – dont Averroès ne parle pas –, aboutit, pour Maïmonide, à la fin de la violence entre les hommes. Le Messie – qui ne sera ni Dieu ni le fils de Dieu – sera à la fois juif et universel, il ne sera qu’un homme au service de la paix entre les hommes, et ne changera pas les lois de la vie.
Jacques Attali, > Raison et foi. Averroès, Maïmonide, Thomas d’Aquin, extraits, Ed. BnF
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David Banon, directeur du département des études hébraïques et juives de l’université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France et professeur invité à l’Université hébraïque de Jérusalem.
