Maï­mo­nide. L’a­mour de la mé­de­cine et des patients

Consul­ta­tion mé­di­cale, prise du pouls d’un pa­tient
Ca­non de la mé­de­cine d’A­vi­cenne (al-Qānūn fī al-ṭibb)
Mi­nia­ture, Bag­dad, 1224, BnF, Paris

Dans ta Pro­vi­dence éter­nelle, tu m’as choi­si pour veiller sur la vie et la san­té de tes créa­tures. Je suis sur le point de m’appliquer aux de­voirs de ma profession. 

Sou­tiens-moi, Dieu Tout-Puis­sant, dans ces grands tra­vaux qui peuvent pro­fi­ter à l’humanité, car sans ton aide, la moindre chose ne réus­si­ra pas. 

Ins­pire-moi l’amour pour mon art et pour tes créa­tures. Ne per­mets pas que la soif du pro­fit, l’ambition de la re­nom­mée et l’admiration in­ter­fèrent avec ma pro­fes­sion, car ce sont les en­ne­mis de la vé­ri­té et de l’amour pour l’humanité et ils peuvent se trom­per dans la grande tâche de veiller au bien-être de tes créatures. 

Pré­serve la force de mon corps et de mon âme afin qu’ils soient tou­jours prêts à ai­der et à sou­te­nir les riches comme les pauvres, les bons comme les mau­vais, les en­ne­mis comme les amis. 

Dans la vic­time, laisse-moi voir seule­ment l’être hu­main qui souffre. Illu­mine mon es­prit, qu’il re­con­naisse ce qui se pré­sente et qu’il puisse com­prendre ce qui est ab­sent ou ca­ché. Qu’il ne manque pas de voir ce qui est vi­sible, mais ne lui per­mets pas de s’arroger le pou­voir de voir ce qui ne peut pas être vu, car dé­li­cates et in­dé­fi­nies sont les li­mites du grand art de prendre soin de la vie et de la san­té de tes créatures. 

Per­mets-moi de ne ja­mais être dis­trait. Qu’aucune pen­sée étrange ne dé­tourne mon at­ten­tion au che­vet des ma­lades, ou ne per­turbe mon es­prit dans ses tra­vaux si­len­cieux, car les dé­li­bé­ra­tions ré­flé­chies né­ces­saires pour pré­ser­ver la vie et la san­té de tes créa­tures sont grandes et sa­crées. Fais en sorte que mes pa­tients aient confiance en moi et en mon art et suivent mes ins­truc­tions et mes conseils. 

Éloigne de leur lit les char­la­tans, l’armée des pa­rents aux mille conseils, et les conseillers qui savent tou­jours tout car c’est une en­geance dan­ge­reuse qui, par va­ni­té, fait échouer les meilleures in­ten­tions de l’Art et conduit sou­vent les créa­tures à la mort. Si les igno­rants me blâment et me raillent, fais que l’amour de mon Art, comme une cui­rasse, me rende in­vul­né­rable, pour que je puisse per­sé­vé­rer dans le vrai, sans égard au pres­tige, au re­nom et à l’âge de mes ennemis. 

Que ceux qui sont les plus sages laissent mon âme suivre leur art avec gra­ti­tude, et que les im­bé­ciles va­ni­teux, tout comme la pro­fes­sion igno­rante, m’épargnent de leurs conseils. 

Prête-moi, mon Dieu, l’indulgence et la pa­tience au­près des ma­lades en­tê­tés et gros­siers. Fais que je sois mo­dé­ré en tout, mais in­sa­tiable dans mon amour de la science. 

Éloigne de moi l’idée que je peux tout. Donne-moi la force, la vo­lon­té et l’occasion d’élargir de plus en plus mes connais­sances. Je peux aujourd’hui dé­cou­vrir dans mon sa­voir des choses que je ne soup­çon­nais pas hier, car l’Art est grand mais l’esprit de l’homme pé­nètre tou­jours plus avant. 

Que le res­pect de l’âge et de la ré­pu­ta­tion de Tes créa­tures ma­lades n’empêche pas mon âme d’une dou­ceur fière d’apprendre. Que cet ap­pren­tis­sage soit avan­ta­geux pour des choses que j’ignore, même si elles sont vieilles. C’est pour per­mettre à la vieillesse d’être pré­ser­vée sur cette terre que je consacre mes ef­forts dans ma pro­fes­sion. Ne laisse ja­mais la pen­sée se conten­ter d’une connais­sance suf­fi­sante, mais ga­ran­tis que l’ambition d’étendre mon es­prit hu­main ne cesse de s’élargir. 

Dieu Tout-Puis­sant, Tu as choi­si la vie et la mort de tes créa­tures. J’ai dé­ci­dé de consa­crer mes ef­forts à of­frir des soins. Sou­tiens-moi dans cette grande tâche car sans ton aide la moindre chose ne peut être réalisée. 

At­tri­buée à Maï­mo­nide, Prière du mé­de­cin, Bul­le­tin of the His­to­ry of Me­di­cine, Vol. 41, n° 5 (Sep­tembre-Oc­tobre 1967)