M. Cha­gall. Fêtes des Tentes (1916)

Marc Cha­gall (1887 – 1985)
Fêtes des Tentes (1916)
col­lec­tion privée

Cette œuvre ap­par­tient à la pé­riode russe de Cha­gall, lors­qu’il est pro­fon­dé­ment mar­qué par le re­tour à Vi­tebsk, sa ville na­tale, et par la mé­moire du monde 

Une fête juive de­ve­nue scène de mé­moire
Le su­jet est Souc­cot, la fête des Tentes, cé­lé­brée à l’au­tomne. Elle rap­pelle à la fois le sé­jour des Hé­breux dans le dé­sert après la sor­tie d’É­gypte et les ré­coltes de l’an­née. La construc­tion d’une souc­ca, abri pro­vi­soire cou­vert de bran­chages, consti­tue l’un des élé­ments es­sen­tiels de la fête. Chez Cha­gall, cette pres­crip­tion re­li­gieuse de­vient beau­coup plus qu’une illus­tra­tion eth­no­gra­phique. La ca­bane est un lieu de mé­moire, presque un es­pace in­té­rieur de l’en­fance. Le peintre trans­forme un rite col­lec­tif en une vi­sion pro­fon­dé­ment per­son­nelle du monde juif de son enfance.

Marc Cha­gall (1887 – 1985)
Fêtes des Tentes, dé­tail (1916)
col­lec­tion privée

La com­po­si­tion
La scène est or­ga­ni­sée au­tour de la table fa­mi­liale, pla­cée sous la fra­gile struc­ture de la tente. Un homme âgé et un en­fant sont réunis au­tour du re­pas, tan­dis qu’une femme ap­porte la nour­ri­ture par l’ou­ver­ture. Cette dis­po­si­tion crée une éton­nante sen­sa­tion de proxi­mi­té : le monde ex­té­rieur pé­nètre dans l’es­pace in­time de la fa­mille. La ca­bane semble pré­caire, ou­verte, presque transparente. 

Cette fra­gi­li­té cor­res­pond par­fai­te­ment à la si­gni­fi­ca­tion de Souc­cot : pen­dant quelques jours, l’­homme quitte la sé­cu­ri­té de sa mai­son pour ha­bi­ter dans une de­meure pro­vi­soire. Cha­gall fait ain­si de la ca­bane une mé­ta­phore de la condi­tion hu­maine : nous ha­bi­tons le monde comme dans une mai­son fra­gile et passagère.

Le lan­gage de Cha­gall
La réa­li­té est dé­for­mée par des formes sim­pli­fiées, des angles in­at­ten­dus et des rap­ports d’é­chelle qui ne cor­res­pondent plus à la pers­pec­tive tra­di­tion­nelle. Il ne s’a­git pour­tant pas d’un cu­bisme ana­ly­tique. Cha­gall uti­lise les pro­cé­dés de l’a­vant-garde pour faire ap­pa­raître une réa­li­té spi­ri­tuelle et af­fec­tive. Les cou­leurs et les formes semblent moins dé­crire les choses qu’en ré­vé­ler la pré­sence in­té­rieure. La scène fa­mi­liale ac­quiert ain­si quelque chose de rê­vé. Le réel n’est ja­mais sim­ple­ment ce que les yeux voient. Il est ce que la mé­moire conserve.

Le monde de l’en­fance
Cha­gall ne re­pré­sente pas seule­ment une fa­mille cé­lé­brant Souc­cot ; il fait sur­gir tout un monde : la mai­son, la table, la fête, les rites, les voi­sins, les ani­maux, les gestes fa­mi­liers. La fête re­li­gieuse de­vient donc un lieu où se ren­contrent : la mé­moire de Vi­tebsk, la tra­di­tion juive, la fa­mille, l’en­fance, le cycle des sai­sons et la conscience d’un monde fra­gile. Cette œuvre peut être rap­pro­chée d’autres ta­bleaux de Cha­gall de la même pé­riode consa­crés aux fêtes juives, no­tam­ment Pu­rim.

Une œuvre sur la fra­gi­li­té
Le pa­ra­doxe de Souc­cot est au cœur du ta­bleau. La fête est joyeuse, com­mu­nau­taire et liée à l’a­bon­dance des ré­coltes ; pour­tant, elle oblige pré­ci­sé­ment à quit­ter pour quelques jours la mai­son per­ma­nente pour en­trer dans une de­meure fra­gile. Chez Cha­gall, cette fra­gi­li­té prend une ré­so­nance par­ti­cu­lière. Le ta­bleau est peint en 1916, au mi­lieu de la Pre­mière Guerre mon­diale, alors que l’Eu­rope orien­tale est bou­le­ver­sée. Sans être une pein­ture de guerre, Fêtes des Tentes ap­par­tient donc à un mo­ment his­to­rique où la sta­bi­li­té du monde tra­di­tion­nel est pro­fon­dé­ment me­na­cée. La pe­tite ca­bane de­vient presque ain­si une image de la mai­son hu­maine me­na­cée par l’histoire.

Une lec­ture spi­ri­tuelle
Le ta­bleau pos­sède une di­men­sion théo­lo­gique dis­crète. Souc­cot en­seigne que la vé­ri­table sé­cu­ri­té ne ré­side pas né­ces­sai­re­ment dans la per­ma­nence des construc­tions hu­maines. Pen­dant la fête, l’­homme ac­cepte de vivre dans une de­meure pro­vi­soire. Chez Cha­gall, cette pré­ca­ri­té n’est pas né­ces­sai­re­ment tra­gique. Elle peut être ha­bi­tée avec joie, mé­moire et confiance. La table de­vient alors le centre de la pein­ture : au­tour d’elle, la fa­mille trans­forme la pré­ca­ri­té de la ca­bane en hos­pi­ta­li­té. La mai­son peut être fra­gile ; le lien entre les êtres, lui, de­meure. Cha­gall peint la mé­moire d’un peuple qui ha­bite le pro­vi­soire sans perdre la joie de vivre.