
La déception originaire
Toute philosophie a pour origine quelque déception. Si nous philosophons, c’est parce qu’il y a en nous quelque chose d’inapaisé dont nous sentons que toute notre existence restera hypothéquée tant que nous ne l’aurons pas élucidé. Nous sentons secrètement que nous avons à être quelque chose que d’instant en instant nous ne finissons pas d’ajourner. Promis à quelque chose, mais ne sachant à quoi, nous sommes la promesse qui n’est jamais tenue. Nous attendons quelque chose, mais qui ne vient jamais. Nous tendons vers quelque chose, mais qui n’est jamais ce que nous saisissons. Aussitôt avons-nous pris conscience, ce fut dans le temps, et le temps fut aussitôt celui de quelque Avent. Mais ce qui était à venir semble ne jamais advenir.
Comme à l’âme platonicienne qui s’abuse sur ce qu’elle croit aimer, chaque chose qui vient ne nous donne jamais ce que son attente nous en faisait espérer, en sorte que ce qui vient n’est jamais ce que nous attendons. Car ce que nous attendons est quelque chose qui ne pourrait pas nous être ôté quand nous l’aurions reçu, dont nous ne puissions être dessaisis quand nous l’aurions saisi, et qui ne nous laissât plus rien à désirer après que nous l’eussions possédé.
Ce que nous attendons, et que nous vivons donc dans la déception de ne pas obtenir, est précisément ce qui nous ferait joyeusement accepter de mourir après que nous l’eussions vécu ; au même sens où Socrate mourait joyeux de penser que sa mort allait être le commencement de cette vie dont sa vie n’avait été que l’attente. Car si venait la présence de ce dont nous sentons que notre vie est l’absence, nous sentons aussi qu’il n’y aurait plus alors pour nous ni attente ni désir, que plus rien ne serait à venir, et que par conséquent le temps ne nous serait plus de rien.
Nicolas Grimaldi (1933-2026), > Le désir et le temps (1971)
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Biographie
Nicolas Grimaldi dit avoir connu deux morts dans sa vie : celle de sa mère lorsqu’il était enfant, qui l’a livré à un père très occupé par son activité syndicale et cependant très sévère pour son fils, et Mai 68 qui lui est apparu comme la mort d’une forme de culture.
Brillant élève épris de littérature, il rêve de poésie mais la philosophie s’impose très vite à lui comme une évidence. Après l’agrégation, il enseigne en classe terminale au lycée de Colmar, à Molière à Paris, puis en hypokhâgne à Janson de Sailly et en khâgne à Jules Ferry. Vient ensuite le temps de l’université, Brest, Poitiers, Bordeaux puis la Sorbonne où il tient la chaire d’histoire de la philosophie puis celle de métaphysique, atteint le grade de professeur émérite. Mais depuis 1968, il ne vit plus à Paris mais à Saint Jean de Luz, sans un sémaphore désaffecté. Mai 68, auquel il n’a pas adhéré et vit comme la mort de la culture et de l’esprit, l’a séparé de nombres de ses collègues dont Jankélévitch dont il se sentait pourtant proche.
Passer pour le spécialiste de Descartes, le philosophe avec lequel il se sent le moins d’affinités, l’amuse plutôt et les livres qu’il lui a consacrés, L’expérience de la pensée dans la philosophie de Descartes, Etudes cartésiennes : Dieu, le temps, la liberté, Descartes et ses fables sont des recueils d’articles et de conférences. Il s’intéresse davantage à L’art ou la feinte passion, à Aliénation et liberté, Socrate, Ontologie du temps ou aux Ambiguités de la solitude.
