Le Ca­ra­vage. Na­ture morte aux fruits (~1603)

Gio­van­ni Ga­brie­li ( ~ 1554 - 1612), Can­zon a 7
Ri­cer­care-En­semble Zu­rich, dir. Mi­chel Piguet 

At­tri­buée au Ca­ra­vage (1571-1610)
Na­ture morte aux fruits sur un re­bord de pierre (~1603)
Col­lec­tion privée

Une com­po­si­tion ex­trê­me­ment simple
Le dis­po­si­tif de cette na­ture morte est vo­lon­tai­re­ment ré­duit à l’es­sen­tiel : des fruits dis­po­sés sur un re­bord de pierre, de­vant un fond sombre et presque in­dif­fé­ren­cié. Le re­bord joue un rôle ca­pi­tal. Il forme une ligne ho­ri­zon­tale très basse et très nette, qui sé­pare le monde du spec­ta­teur de l’es­pace obs­cur dans le­quel se dé­tache la cor­beille ou l’en­semble de fruits. Les fruits, pour­tant pe­tits et or­di­naires, oc­cupent l’es­pace comme s’ils étaient les pro­ta­go­nistes d’une scène. 

Les fruits : va­rié­té, désordre et vé­ri­té
Ce qui frappe im­mé­dia­te­ment est l’ab­sence d’une dis­po­si­tion par­fai­te­ment or­don­née.
On dis­tingue no­tam­ment des pommes, poires, rai­sins et figues, avec des dif­fé­rences très sen­sibles de cou­leur, de ma­tu­ri­té et d’é­tat de conser­va­tion. Ca­ra­vage ne cherche pas à pré­sen­ter des fruits idéa­li­sés. Cer­tains sont ta­chés, meur­tris, lé­gè­re­ment flé­tris, ir­ré­gu­liers et ar­ri­vés à dif­fé­rents de­grés de ma­tu­ri­té. Le peintre ne cor­rige pas la na­ture pour la rendre plus belle : il la re­garde telle qu’elle est. C’est pré­ci­sé­ment ce réa­lisme qui consti­tue l’une des grandes nou­veau­tés de la pein­ture caravagesque.

Le dia­logue des cou­leurs
La pa­lette est re­la­ti­ve­ment res­treinte, mais elle est va­riée. Sur le fond sombre ap­pa­raissent les verts, jaunes, rouges, bruns et oran­gés des fruits. Les rouges des pommes et des grappes at­tirent par­ti­cu­liè­re­ment le re­gard, tan­dis que les verts plus froids des feuilles éta­blissent un contre­point. Les cou­leurs ne sont donc pas sim­ple­ment des­crip­tives. Elles sont or­ga­ni­sées afin que la lu­mière fasse émer­ger pro­gres­si­ve­ment les dif­fé­rentes formes.

La lu­mière
La lu­mière ar­rive la­té­ra­le­ment et frappe les fruits avec une in­ten­si­té qui per­met au peintre de ré­vé­ler la peau lisse d’une pomme, la trans­lu­ci­di­té du rai­sin, les ir­ré­gu­la­ri­tés des figues, les feuilles lé­gè­re­ment des­sé­chées et les pe­tites im­per­fec­tions de la ma­tière. Mais cette lu­mière ne rem­plit pas tout l’es­pace. Au contraire, une grande par­tie de la com­po­si­tion de­meure dans l’ombre. C’est ce qui donne aux fruits leur pré­sence presque phy­sique. Ils semblent sor­tir de l’obs­cu­ri­té pour ve­nir vers nous. La lu­mière sé­lec­tionne ce qui doit être vu.

La ques­tion du temps
C’est peut-être le thème le plus pro­fond de cette na­ture morte. Les fruits sont beaux, mais cer­tains portent dé­jà les signes de leur dis­pa­ri­tion pro­chaine. La feuille qui se des­sèche, le fruit meur­tri ou la peau qui com­mence à se ri­der in­tro­duisent dis­crè­te­ment la tem­po­ra­li­té dans l’i­mage. La na­ture morte de­vient alors une mé­di­ta­tion sur la fra­gi­li­té de la beau­té. Le fruit mûr est pré­ci­sé­ment ce­lui qui est dé­jà en­ga­gé dans son pro­ces­sus de dé­com­po­si­tion. Cette di­men­sion re­joint la tra­di­tion de la va­ni­tas, même si l’œuvre n’est pas né­ces­sai­re­ment une va­ni­té au sens strict.

Une beau­té qui vient de l’im­per­fec­tion
L’un des as­pects les plus mo­dernes de l’œuvre ré­side fi­na­le­ment dans cette op­po­si­tion : beau­té pic­tu­rale et im­per­fec­tion na­tu­relle. Ca­ra­vage ne rend pas les fruits beaux en éli­mi­nant leurs dé­fauts. Il les rend beaux par la pré­ci­sion avec la­quelle il ob­serve leurs dé­fauts. La pein­ture ré­vèle ain­si une concep­tion nou­velle du réel : la beau­té est dans la vé­ri­té de ce qui existe.