M.-N. Tha­but. Les der­niers se­ront premiers

An­drei Ni­ko­laïe­vitch Mi­ro­nov (*1975)
Les ou­vriers de la der­nière heure (Mt 20), (2022)
Ria­zan, Russie

M.-N. Tha­but, bibliste

Mt 20, 1-16a
En ce temps-là,
Jé­sus di­sait cette pa­ra­bole à ses dis­ciples :
1 « Le royaume des Cieux est com­pa­rable
au maître d’un do­maine qui sor­tit dès le ma­tin
afin d’embaucher des ou­vriers pour sa vigne.
2 Il se mit d’accord avec eux sur le sa­laire de la jour­née :
un de­nier, c’est-à-dire une pièce d’argent,
et il les en­voya à sa vigne.
3 Sor­ti vers neuf heures,
il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire.
4 Et à ceux-là, il dit :
‘Al­lez à ma vigne, vous aus­si,
et je vous don­ne­rai ce qui est juste.’
5 Ils y al­lèrent.
Il sor­tit de nou­veau vers mi­di, puis vers trois heures,
et fit de même.
6 Vers cinq heures, il sor­tit en­core,
en trou­va d’autres qui étaient là et leur dit :
‘Pour­quoi êtes-vous res­tés là,
toute la jour­née, sans rien faire ?’
7 Ils lui ré­pon­dirent :
‘Parce que per­sonne ne nous a em­bau­chés.’
Il leur dit :
‘Al­lez à ma vigne, vous aus­si.’
8 Le soir ve­nu,
le maître de la vigne dit à son in­ten­dant :
‘Ap­pelle les ou­vriers et dis­tri­bue le sa­laire,
en com­men­çant par les der­niers
pour fi­nir par les pre­miers.’
9 Ceux qui avaient com­men­cé à cinq heures s’avancèrent
et re­çurent cha­cun une pièce d’un de­nier.
10 Quand vint le tour des pre­miers,
ils pen­saient re­ce­voir da­van­tage,
mais ils re­çurent, eux aus­si, cha­cun une pièce d’un de­nier.
11 En la re­ce­vant,
ils ré­cri­mi­naient contre le maître du do­maine :
12 ‘Ceux-là, les der­niers ve­nus, n’ont fait qu’une heure,
et tu les traites à l’égal de nous,
qui avons en­du­ré le poids du jour et la cha­leur !’
13 Mais le maître ré­pon­dit à l’un d’entre eux :
‘Mon ami, je ne suis pas in­juste en­vers toi.
N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un de­nier ?
14 Prends ce qui te re­vient, et va-t’en.
Je veux don­ner au der­nier ve­nu au­tant qu’à toi :
15 n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ?
Ou alors ton re­gard est-il mau­vais
parce que moi, je suis bon ?’

16 C’est ain­si que les der­niers se­ront pre­miers,
et les pre­miers se­ront derniers. »

ABAN­DON­NER NOTRE LO­GIQUE DE COMP­TABLES 
Ima­gi­nez un pa­tron d’en­tre­prise qui em­ploie­rait des mé­thodes pa­reilles ! Il au­rait cer­tai­ne­ment une bonne par­tie de ses ou­vriers en grève dès le deuxième ma­tin ! Mais Jé­sus a bien dit qu’il ne par­lait pas d’une en­tre­prise comme les autres puisqu’il a in­tro­duit sa pa­ra­bole en di­sant : « Le royaume des Cieux est com­pa­rable au maître d’un do­maine… » : d’entrée de jeu, donc, nous sa­vons qu’il est ques­tion du royaume des Cieux ; et nous sa­vons bien, Isaïe nous l’a rap­pe­lé, que « les pen­sées de Dieu ne sont pas nos pensées… »

Et donc, dans cette vigne très par­ti­cu­lière, il y a des ou­vriers em­bau­chés à toute heure du jour… Ap­pa­rem­ment, le tra­vail ne manque pas. Mais la pointe de la pa­ra­bole n’est pas là : comme tou­jours, il faut cher­cher d’abord ce que ce texte dit sur Dieu. « Moi, je suis bon » dit Dieu ; « Ton re­gard est-il mau­vais parce que moi, je suis bon ? » Dieu est bon, et d’une bon­té qui ne fait pas de comptes. Ce­la veut dire que sa bon­té sur­passe tout, y com­pris le fait que nous ne la mé­ri­tons pas ; ce­la veut dire qu’il faut que nous aban­don­nions une fois pour toutes notre lo­gique de comp­tables : dans le royaume des Cieux, il n’y a pas de ma­chine à cal­cu­ler les mé­rites… Elle est là, peut-être, la conver­sion qui nous est de­man­dée ; cette lo­gique de comp­tables, nous avons bien du mal à nous en dé­faire : nos ef­forts, nos sa­cri­fices, nos souf­frances, nous vou­drions tou­jours les comp­ta­bi­bli­ser pour nous ras­su­rer ; ce­la nous donne, pen­sons-nous, des droits sur le Royaume, sur l’amour de Dieu…

TON RE­GARD EST-IL MAU­VAIS PARCE QUE MOI, JE SUIS BON ?
À l’inverse, il nous pa­raî­trait juste que Dieu ne traite quand même pas tout le monde de la même ma­nière : « Tu les traites à l’égal de nous ! », re­prochent les ou­vriers de la pre­mière heure, sous-en­ten­du ‘nous mé­ri­tons mieux’. Et jus­te­ment, Jé­sus veut nous faire sor­tir de cette lo­gique du mé­rite : l’amour ne compte pas. L’amour ne s’achète pas, il est don­né. Cette le­çon-là, pour­tant, n’était pas nou­velle ; al­lez lire le psaume 126 : « Dieu comble son bien-ai­mé quand il dort »… Il n’est pas ques­tion de mé­rites là-de­dans ; pire, le même psaume af­firme : « En vain tu de­vances le jour, tu re­tardes le mo­ment de ton re­pos, tu manges un pain de dou­leur… » au­tre­ment dit : ne cal­cule pas tes mé­rites et tes heures sup­plé­men­taires, Dieu te comble au-de­là de tout. Le psaume d’aujourd’hui nous fai­sait chan­ter « Le Sei­gneur est juste en toutes ses voies »… vi­si­ble­ment ce n’est pas une jus­tice cal­cu­lée comme nous l’entendons ! La jus­tice de Dieu, c’est d’aimer, sans dis­tinc­tion, tous ses en­fants éga­le­ment, c’est-à-dire in­fi­ni­ment, sans mesure.

Pour res­ter dans l’Ancien Tes­ta­ment, Jo­nas lui aus­si, trou­vait scan­da­leux que Dieu par­donne si fa­ci­le­ment à ces mé­créants de Ni­ni­vites : le peuple élu s’efforçait la­bo­rieu­se­ment de­puis si long­temps d’être fi­dèle à la loi ; ces af­freux païens n’avaient eu qu’un geste à es­quis­ser pour être par­don­nés. Dès l’Ancien Tes­ta­ment, donc, on sa­vait bien qu’il y a des der­niers qui de­viennent pre­miers. De la même ma­nière, au temps de Mat­thieu, l’arrivée mas­sive d’anciens païens dans les com­mu­nau­tés chré­tiennes fai­sait mur­mu­rer ceux qui ve­naient du Ju­daïsme et se sa­vaient les hé­ri­tiers d’une longue li­gnée de fi­dèles. Et Jé­sus lui-même a ren­con­tré l’hostilité des croyants de longue date quand il a cô­toyé ami­ca­le­ment des pu­bli­cains et des pécheurs.

QUI PEUT SE PRÉ­TENDRE OU­VRIER DE LA PRE­MIÈRE HEURE ?
Jusque sur la croix, nous en connais­sons au moins un qui était « der­nier » et qui est de­ve­nu « pre­mier », c’est le bon larron…Voilà bien un ou­vrier de la der­nière heure. (C’est dans l’évangile de Luc et non de Mat­thieu, mais la le­çon est bien la même !) C’est à la der­nière mi­nute seule­ment que le bon lar­ron cru­ci­fié en même temps que Jé­sus, en­fin, se tourne vers lui ; et là, il a suf­fi d’une pa­role de vé­ri­té dans sa bouche et il s’est en­ten­du dire ce dont nous rê­vons tous pour notre der­nière heure « Aujourd’hui même tu se­ras avec moi dans le Paradis ».

Mais si on veut bien re­gar­der la vé­ri­té en face, elle de­vrait nous faire plu­tôt plai­sir, cette pa­ra­bole… Qui d’entre nous peut se van­ter d’être un ou­vrier de la pre­mière heure ? Qui que nous soyons, nous ne sommes tous que des ou­vriers de la on­zième heure ! C’est lorsque nous l’oublions que notre re­gard de­vient mau­vais. « Ton re­gard est-il mau­vais parce que moi, je suis bon ? » Les ou­vriers de la pre­mière heure ré­cri­minent contre le maître de mai­son dont ils ne com­prennent pas la lo­gique ; Jo­nas ré­cri­mi­nait contre Dieu qui par­don­nait trop fa­ci­le­ment à ces pé­cheurs de Ni­ni­vites ; les Pha­ri­siens ré­cri­mi­naient contre Jé­sus, trop ac­cueillant aux gens de mau­vaise vie ; le fils aî­né mur­mu­rait contre le père trop ac­cueillant pour le fils pro­digue… Quand la lo­gique de Dieu est trop dif­fé­rente de la nôtre, la ten­ta­tion qui nous prend est de contester.

C’est le mo­ment ou ja­mais de nous rap­pe­ler la phrase d’Isaïe dans la pre­mière lec­ture : « Mes pen­sées ne sont pas vos pen­sées, dit Dieu… Au­tant le ciel est éle­vé au-des­sus de la terre, au­tant mes che­mins sont éle­vés au-des­sus de vos che­mins, et mes pen­sées au-des­sus de vos pensées. »