M.-N. Tha­but. Bé­nis le Sei­gneur, ô mon âme (Ps 102)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de ce dimanche

Ps 102, 1-4, 9-12
1 Bé­nis le Sei­gneur, ô mon âme,
bé­nis son nom très saint, tout mon être !
2 Bé­nis le Sei­gneur, ô mon âme,
n’ou­blie au­cun de ses bienfaits.

3 Car il par­donne toutes tes of­fenses
et te gué­rit de toute ma­la­die ;
4 il ré­clame ta vie à la tombe
et te cou­ronne d’a­mour et de tendresse.

9 Il n’est pas tou­jours en pro­cès ‚
ne main­tient pas tou­jours ses re­proches ;
10 il n’a­git pas en­vers nous se­lon nos fautes,
ne nous rend pas se­lon nos offenses.

11 Comme le ciel do­mine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
12 aus­si loin qu’est l’o­rient de l’oc­ci­dent,
il met loin de nous nos péchés.

La li­tur­gie ne nous pro­pose que huit ver­sets du psaume 102, mais en réa­li­té il en com­porte vingt-deux ! Or vous sa­vez bien, l’al­pha­bet hé­breu com­porte vingt-deux lettres ; donc on dit de ce psaume qu’il est « al­pha­bé­ti­sant ». Quand un psaume est al­pha­bé­ti­sant, on sait d’a­vance qu’il s’a­git d’un psaume d’ac­tion de grâce pour l’Al­liance. Et ef­fec­ti­ve­ment, An­dré Chou­ra­qui dit que ce psaume est le « Te Deum » de la Bible, un chant de re­con­nais­sance pour toutes les bé­né­dic­tions dont le com­po­si­teur (en­ten­dez le peuple d’Is­raël) a été com­blé par Dieu.

Deuxième ca­rac­té­ris­tique de ce psaume, le « pa­ral­lé­lisme » : chaque ver­set se com­pose de deux lignes qui se ré­pondent comme en écho : l’i­déal pour le chan­ter se­rait l’al­ter­nance ligne par ligne ; il a peut-être, d’ailleurs, été com­po­sé pour être chan­té par deux chœurs al­ter­nés. Ce pa­ral­lé­lisme, ce « ba­lan­ce­ment », nous l’a­vons ren­con­tré très fré­quem­ment dans la Bible, dans les textes poé­tiques, mais aus­si dans de nom­breux pas­sages en prose ; pro­cé­dé de ré­pé­ti­tion utile à la mé­moire, bien sûr, dans une ci­vi­li­sa­tion orale, mais sur­tout très sug­ges­tif. Si on soigne la lec­ture en fai­sant res­sor­tir le face à face des deux lignes à l’in­té­rieur de chaque ver­set, la poé­sie prend un re­lief extraordinaire.

D’autre part, cette ré­pé­ti­tion d’une même idée, suc­ces­si­ve­ment sous deux formes dif­fé­rentes, per­met évi­dem­ment de pré­ci­ser la pen­sée, et donc pour nous de mieux com­prendre cer­tains termes bi­bliques. Par exemple, le pre­mier ver­set nous pro­pose deux pa­ral­lèles in­té­res­sants : « Bé­nis le Sei­gneur, ô mon âme, Bé­nis son Nom très saint, tout mon être. »

Pre­mier pa­ral­lèle : « Bé­nis le Sei­gneur»… « Bé­nis son Nom très saint » : la deuxième fois, au lieu de dire « le Sei­gneur », on dit « le nom » : une fois de plus, nous voyons que le nom, dans la Bible, c’est la per­sonne. Deuxième pa­ral­lèle, tou­jours dans ce pre­mier ver­set : « Bé­nis le Sei­gneur, ô mon âme, Bé­nis son Nom très saint, tout mon être » : on voit bien que le mot âme n’a pas ici le sens que nous lui don­nons spon­ta­né­ment. A la suite des pen­seurs grecs, nous avons ten­dance à nous re­pré­sen­ter l’­homme comme l’ad­di­tion de deux com­po­sants dif­fé­rents, étran­gers l’un à l’autre, l’âme et le corps. Mais les pro­grès des sciences hu­maines, au ving­tième siècle, ont confir­mé que ce dua­lisme ne ren­dait pas compte de la réa­li­té. Dans la men­ta­li­té bi­blique, jus­te­ment, on a une concep­tion beau­coup plus uni­fiée et quand on dit « l’âme », il s’a­git de l’être tout en­tier. « Bé­nis le Sei­gneur, ô mon âme, Bé­nis son Nom très saint, tout mon être. »

La deuxième strophe fait écho aux pa­roles de Ben Si­rac, dans la pre­mière lec­ture : « Il par­donne toutes tes of­fenses. » Et le psaume dé­ve­loppe : « Il n’est pas tou­jours en pro­cès, ne main­tient pas sans fin ses re­proches ; il n’a­git pas en­vers nous se­lon nos fautes, ne nous rend pas se­lon nos of­fenses… Aus­si loin qu’est l’O­rient de l’Oc­ci­dent, il met loin de nous nos péchés. »

Une phrase comme celle-ci « Dieu n’a­git pas en­vers nous se­lon nos fautes, Il ne nous rend pas se­lon nos of­fenses …» prouve, s’il en était be­soin, que le peuple d’Is­raël avait dé­cou­vert bien avant nous que la lo­gique de Dieu n’est pas celle du « don­nant-don­nant », mais celle de la gra­tui­té. Cette dé­cou­verte ne s’est faite que len­te­ment, au long de l’­his­toire bi­blique. La pé­da­go­gie de Dieu à l’é­gard de son peuple s’est dé­ployée pro­gres­si­ve­ment, pa­tiem­ment, pour lui ré­vé­ler qu’Il est le Tout-Autre : tout-autre que nous, mais aus­si tout-autre que ce que nous ima­gi­nons. Nous avons beau­coup de mal à aban­don­ner nos re­pré­sen­ta­tions d’un Dieu cal­qué sur nous, d’un Dieu qui nous fe­rait des comptes et des pro­cès. La Bonne Nou­velle qui court à tra­vers toute la Bible, c’est jus­te­ment le « Dieu de ten­dresse et de pi­tié, lent à la co­lère et plein d’a­mour ». C’est, au livre de l’Exode (Ex 34, 6) la ré­vé­la­tion, la confi­dence que Dieu a faite sur lui-même à Moïse.

Voi­là qui nous per­met de mieux com­prendre le ver­set sui­vant : « Comme le ciel do­mine la terre, fort est son amour pour qui le craint. » Nous ren­con­trons as­sez sou­vent ce mot de « crainte » dans la Bible et il ne nous est pas for­cé­ment très sym­pa­thique a prio­ri. Mais, une fois qu’on a dé­cou­vert Dieu comme le Sei­gneur de ten­dresse et de pi­tié qui n’est pas en pro­cès contre nous, on n’a plus de rai­son d’a­voir peur de lui. Le mot « crainte » a chan­gé de sens. Au fur et à me­sure que le peuple d’Is­raël dé­cou­vrait le vrai vi­sage de son Dieu, peu à peu sa crainte spon­ta­née s’est conver­tie en es­prit fi­lial. Le pro­blème, c’est que ce che­min de conver­sion, cha­cun de nous doit le re­faire pour lui-même.

Mis en pré­sence de Dieu, du sa­cré, l’­homme éprouve spon­ta­né­ment de la peur et il faut toute une conver­sion des croyants pour que, sans rien perdre de notre res­pect pour Ce­lui qui est le Tout-Autre, nous ap­pre­nions à son égard une at­ti­tude fi­liale. La crainte de Dieu, au sens bi­blique, c’est vrai­ment la peur conver­tie en es­prit fi­lial : une conver­sion qui est sans cesse en­core à faire. C’est peut-être ce­la « re­de­ve­nir comme des pe­tits en­fants » qui savent que leur père n’est que ten­dresse. Cette « crainte » com­porte donc à la fois ten­dresse en re­tour, re­con­nais­sance et sou­ci d’o­béir au père parce que le fils sait bien que les com­man­de­ments du père ne sont gui­dés que par l’a­mour : comme un pe­tit s’é­loigne du feu parce que son père le pré­vient qu’il risque de se brûler.

C’est d’ailleurs dans ce même psaume 102 que nous ren­con­trons la phrase qui dit le mieux ce qu’est la « crainte de Dieu » au sens bi­blique : « Comme la ten­dresse du père pour ses fils, ain­si est la ten­dresse du Sei­gneur pour qui le craint. » (v. 13) Ce pa­ral­lèle nous dit bien que la crainte de Dieu est tout sauf de la peur, elle est une at­ti­tude fi­liale. Et pour­tant, ce­la ne nous pousse pas au laxisme, bien au contraire : car une vé­ri­table fi­dé­li­té à l’a­mour est pleine d’exi­gences. Mais nous avons tou­jours be­soin pour re­par­tir de cette ten­dresse qui « passe par-des­sus » nos pé­chés, nos aban­dons ; celle que Jé­sus met­tra en images dans la pa­ra­bole du père et de l’en­fant prodigue.