M.-N. Tha­but. Écou­te­rez-vous sa pa­role ? (Ps 94)

Da­vid jouant de la harpe
Psau­tier de Lut­trell, dé­tail, XIVe s.
Bri­tish Li­bra­ry London

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de ce dimanche

Ps 94, 1-2. 6-9
1 Ve­nez, crions de joie pour le Sei­gneur,
ac­cla­mons notre Ro­cher, notre sa­lut !
2 Al­lons jus­qu’à lui en ren­dant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 En­trez, in­cli­nez-vous, pros­ter­nez-vous,
ado­rons le Sei­gneur qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Au­jourd’­hui écou­te­rez-vous sa pa­role ?
8 « Ne fer­mez pas votre cœur comme au dé­sert
9 où vos pères m’ont ten­té et pro­vo­qué,
et pour­tant ils avaient vu mon exploit. »

Je vais m’at­ta­cher à la der­nière strophe : en fait, si vous al­lez vé­ri­fier dans votre Bible le texte que nous ve­nons d’en­tendre, voi­là ce que vous li­rez : « Au­jourd’­hui écou­te­rez-vous sa pa­role ? Ne fer­mez pas votre cœur comme à Me­ri­ba, comme au jour de Mas­sa dans le dé­sert, où vos pères m’ont ten­té et pro­vo­qué, et pour­tant ils avaient vu mon ex­ploit.« 1 C’est dire que ce psaume est tout im­pré­gné de l’ex­pé­rience de Mas­sa et Me­ri­ba. (Ex 17, 1-7). Là-bas, dans le dé­sert, au temps de l’Exode avec Moïse, on a gra­ve­ment dou­té des in­ten­tions de Dieu. Vous vous rap­pe­lez, il fai­sait une cha­leur tor­ride, et il n’y avait pas d’eau au cam­pe­ment ; on était ar­ri­vés là, as­soif­fés, bien dé­ci­dés à se je­ter sur les points d’eau ; mais tout était à sec. Alors, ce­la a très mal tour­né ; on s’en est pris à Moïse qui se dé­brouillait bien mal, puis à Dieu lui-même : après tout, c’é­tait peut-être ce qu’il cher­chait, qu’on meure de soif.

La suite de l’­his­toire a rem­pli tout le monde de honte : Dieu, égal à lui-même, a igno­ré la ré­volte et don­né de l’eau à pro­fu­sion, qui s’est mise à ruis­se­ler du ro­cher ; et Moïse, bien sûr, a fait la le­çon à son peuple : on avait pour­tant bien vu l’ex­ploit de Dieu nous fai­sant échap­per à la mer et aux ca­va­liers égyp­tiens ; com­ment avait-on pu dou­ter des in­ten­tions de Dieu ? Dé­sor­mais, quand on parle de Mas­sa et Me­ri­ba, la honte re­vient à la mémoire.

Dans cette simple strophe, donc, « Au­jourd’­hui écou­te­rez-vous sa pa­role ? Ne fer­mez pas votre cœur comme à Me­ri­ba, comme au jour de Mas­sa » est ré­su­mée toute l’a­ven­ture de notre vie de foi, per­son­nelle et com­mu­nau­taire. C’est ce que l’on pour­rait ap­pe­ler, au vrai sens du terme, la « ques­tion de confiance ». Pour le peuple d’Is­raël, la ques­tion de confiance s’est po­sée à chaque dif­fi­cul­té de la vie au dé­sert : « Le Sei­gneur est-il vrai­ment au mi­lieu de nous, ou bien n’y est-il pas ?» (Ex 17, 7), ce qui re­vient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S’ap­puyer sur lui ? Être sûr qu’il nous don­ne­ra à chaque ins­tant les moyens de nous en sor­tir… ?» Être cer­tain que quand il nous in­vite à la conver­sion, par la bouche d’un Ézé­chiel, par exemple, (que nous en­ten­dons dans la pre­mière lec­ture de ce di­manche), il n’a en vue que notre bonheur ?

La Bible dit que la foi, jus­te­ment, c’est tout sim­ple­ment la confiance. Cette ques­tion de confiance, telle qu’elle s’est po­sée à Mas­sa et Me­ri­ba, est l’un des pi­liers de la ré­flexion d’Is­raël ; la preuve, c’est qu’elle af­fleure sous des quan­ti­tés de textes bi­bliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Is­raël si­gni­fie « s’ap­puyer sur Dieu» ; c’est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l’adhé­sion de la foi : il si­gni­fie « so­lide », « stable» ; on pour­rait le tra­duire « j’y crois dur comme pierre » (en fran­çais on dit plu­tôt « dur comme fer »). Et Isaïe, par exemple, fai­sant un jeu de mots, di­sait au roi Achaz « Si vous ne croyez pas, (si vous ne vous ap­puyez pas sur Dieu), vous ne tien­drez pas de­bout » (Is 7, 9).

Dans la même strophe, la phrase « Au­jourd’­hui écou­te­rez-vous sa Pa­role ?» est une in­vi­ta­tion à la confiance ; parce que quand on fait confiance à quel­qu’un, on l’é­coute. D’où la fa­meuse prière juive, le « She­ma Is­raël » : « Écoute Is­raël, le Sei­gneur ton Dieu est le Sei­gneur UN. Tu ai­me­ras le Sei­gneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton es­prit, de toutes tes forces. » (Dt 6, 4). Tu ai­me­ras, c’est-à-dire tu lui fe­ras confiance et tu t’at­ta­che­ras à lui sans partage.

Pour écou­ter, en­core faut-il avoir l’o­reille ou­verte : en­core une ex­pres­sion que l’on ren­contre à plu­sieurs re­prises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; vous connais­sez le psaume 39/40 : « Tu ne vou­lais ni of­frande ni sa­cri­fice, tu m’as ou­vert l’o­reille» ; ou en­core ce chant du Ser­vi­teur d’I­saïe : « Le Sei­gneur Dieu m’a ou­vert l’o­reille…» (Is 50, 4). Et les mots « obéir, obéis­sance » sont de la même veine : en hé­breu comme en grec, quand il s’a­git de l’o­béis­sance à Dieu, ils sont de la même ra­cine que le verbe écou­ter, au sens de faire confiance. (En fran­çais aus­si, d’ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe la­tin « au­dire » : obéir, « ob-au­dire », c’est mettre son oreille de­vant la parole).

Cette confiance de la foi est ap­puyée sur l’ex­pé­rience… Pour le peuple d’Is­raël, tout a com­men­cé avec la li­bé­ra­tion d’Égypte ; c’est ce que notre psaume ap­pelle « l’ex­ploit de Dieu » : « Et pour­tant ils avaient vu mon ex­ploit. » Cette ex­pé­rience, et de siècle en siècle pour les gé­né­ra­tions sui­vantes, la mé­moire de cette ex­pé­rience vient sou­te­nir la foi : si Dieu a pris la peine de li­bé­rer son peuple de l’es­cla­vage, ce n’est pas pour le lais­ser mou­rir de faim ou de soif dans le désert.

Et donc, on peut s’ap­puyer sur lui comme sur un ro­cher… Le dé­but du psaume, « Ac­cla­mons notre ro­cher, notre sa­lut », n’est pas seule­ment de la poé­sie, c’est une vé­ri­table pro­fes­sion de foi. Une foi qui s’ap­puie sur l’ex­pé­rience du dé­sert : à Mas­sa et Me­ri­ba, le peuple a dou­té que Dieu lui donne les moyens de sur­vivre… Mais Dieu a quand même fait cou­ler l’eau du ro­cher ; et, dé­sor­mais, on rap­pel­le­ra sou­vent cet épi­sode en di­sant de Dieu qu’il est le Ro­cher d’Israël.

Ce choix ré­so­lu de la confiance est à re­faire chaque jour : « Au­jourd’­hui écou­te­rez-vous sa pa­role ?» Cette phrase est très li­bé­rante : elle si­gni­fie que chaque jour est un jour neuf ; au­jourd’­hui, tout est de nou­veau pos­sible. Chaque jour nous pou­vons ré­ap­prendre à « écou­ter », à « faire confiance » : c’est bien ce­la qu’Ézéchiel prê­chait à son peuple en exil, découragé.

Der­nière re­marque, le psaume parle au plu­riel : « Au­jourd’­hui écou­te­rez-vous sa pa­role ?»… Cette conscience de faire par­tie d’un peuple était très forte en Is­raël ; quand le psaume 94/95 dit : « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », là non plus, ce n’est pas de la poé­sie, c’est l’ex­pé­rience d’Is­raël qui parle ; dans toute son his­toire, on pour­rait dire qu’Is­raël parle au plu­riel. « En­trez, in­cli­nez-vous, pros­ter­nez-vous » sous-en­ten­du sans vous de­man­der où vous en êtes cha­cun dans votre sen­si­bi­li­té croyante ; nous tou­chons peut-être là un des pro­blèmes de l’Église ac­tuelle : dans la Bible, c’est un peuple qui vient à la ren­contre de son Dieu… « Ve­nez, crions de joie pour le Sei­gneur, ac­cla­mons notre Ro­cher, notre salut !»

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Note
1 Notre tra­duc­tion li­tur­gique pro­vient du texte grec qui ne donne pas les noms de Mas­sa et Me­ri­ba. En re­vanche, on peut les lire dans nos bibles, car elles sont tra­duites à par­tir de l’hébreu.

Com­plé­ments
Pour cer­tains d’entre nous la ques­tion de confiance se pose chaque fois que nous ne trou­vons pas de ré­ponse à nos in­ter­ro­ga­tions : ac­cep­ter de ne pas tout sa­voir, de ne pas tout com­prendre, ac­cep­ter que les voies de Dieu nous soient im­pé­né­trables exige par­fois de nous une confiance qui res­semble à un chèque en blanc… Il ne nous reste plus qu’à dire comme Pierre à Cé­sa­rée, « Sei­gneur, à qui irions-nous ? Tu as les pa­roles de la vie éternelle ».

Quand Saint Paul dit dans la lettre aux Co­rin­thiens « Lais­sez-vous ré­con­ci­lier avec Dieu » on peut tra­duire « Ces­sez de lui faire des pro­cès d’in­ten­tion, comme à Mas­sa et Me­ri­ba » ou quand Marc dit dans son Évan­gile « Conver­tis­sez-vous et croyez à la Bonne Nou­velle », on peut tra­duire « croyez que la Nou­velle est bonne », c’est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu’il n’est que bien­veillant à votre égard.

Le ré­cit du pa­ra­dis ter­restre, lui-même, peut se lire à la lu­mière de cette ré­flexion d’Is­raël sur la foi, à par­tir de l’é­pi­sode de Mas­sa et Me­ri­ba : pour Adam, c’est-à-dire cha­cun d’entre nous, la ques­tion de confiance peut se po­ser sous la forme d’un obs­tacle, une li­mi­ta­tion de nos dé­si­rs (par exemple la ma­la­die, le han­di­cap, la pers­pec­tive de la mort)… Ce peut être aus­si un com­man­de­ment à res­pec­ter, qui li­mite ap­pa­rem­ment notre li­ber­té, parce qu’il li­mite nos dé­si­rs d’a­voir, de pou­voir… La foi, alors, c’est la confiance que, tou­jours, même si les ap­pa­rences sont contraires, Dieu nous veut libres, vi­vants, heu­reux et que de nos si­tua­tions d’é­chec, de frus­tra­tion, de mort, il fe­ra jaillir la li­ber­té, la plé­ni­tude, la résurrection.