M.-N. Tha­but. Deux ou trois réunis en mon nom

Mt 18,15-20
En ce temps-là,
Jé­sus di­sait à ses dis­ciples :
15 « Si ton frère a com­mis un pé­ché contre toi,
va lui faire des re­proches seul à seul.
S’il t’écoute, tu as ga­gné ton frère.
16 S’il ne t’écoute pas,
prends en plus avec toi une ou deux per­sonnes
afin que toute l’affaire soit ré­glée
sur la pa­role de deux ou trois té­moins.
17 S’il re­fuse de les écou­ter,
dis-le à l’assemblée de l’Église ;
s’il re­fuse en­core d’écouter l’Église,
consi­dère-le comme un païen et un pu­bli­cain.
18 Amen, je vous le dis :
tout ce que vous au­rez lié sur la terre
se­ra lié dans le ciel,
et tout ce que vous au­rez dé­lié sur la terre
se­ra dé­lié dans le ciel.
19 Et pa­reille­ment, amen, je vous le dis,
si deux d’entre vous sur la terre
se mettent d’accord pour de­man­der quoi que ce soit,
ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
20 En ef­fet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom,
je suis là, au mi­lieu d’eux. »

Dans la deuxième lec­ture de ce di­manche, saint Paul nous di­sait : « Ne gar­dez au­cune dette en­vers per­sonne, sauf la dette de l’amour mu­tuel… l’accomplissement par­fait de la Loi, c’est l’amour. » Tout le cha­pitre 18 de l’évangile de Mat­thieu, dont nous li­sons un ex­trait ici traite sous dif­fé­rents angles de l’accomplissement de cet amour (des re­la­tions) à l’intérieur de la com­mu­nau­té chré­tienne : il aborde en par­ti­cu­lier deux thèmes : la prio­ri­té don­née aux pe­tits et aux faibles, et le par­don mu­tuel. Pour in­tro­duire ses re­com­man­da­tions, juste avant ce pas­sage, Jé­sus a ra­con­té la pa­ra­bole de la bre­bis per­due ; c’était une image fa­ci­le­ment com­pré­hen­sible pour ses au­di­teurs qui étaient nour­ris de la Bible : les images de ber­ger et de trou­peau étaient évi­dem­ment fa­mi­lières dans le pay­sage et on avait pris l’habitude de par­ler d’Israël comme le trou­peau de Dieu ; sur terre, les chefs de la com­mu­nau­té étaient donc com­pa­rés à des ber­gers dé­lé­gués par le ber­ger su­prême qui est Dieu bien sûr. La conclu­sion de la pa­ra­bole, tout le monde l’avait de­vi­né, c’était : « Votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces pe­tits ne se perde. » (Mt 18, 14) C’est bien nor­mal pour un berger.

Et ce se­ra dé­sor­mais la consigne de vi­gi­lance que Jé­sus confie à ses dis­ciples : ne lais­sez pas vos frères s’égarer. Ce de­voir de vi­gi­lance concerne d’abord et avant tout les res­pon­sables de la com­mu­nau­té, les ber­gers. Dé­jà Ézé­chiel di­sait : « Mal­heur aux ber­gers d’Israël… Vous n’avez pas for­ti­fié les bêtes dé­biles, vous n’avez pas gué­ri la ma­lade, vous n’avez pas fait de ban­dage à celle qui avait une patte cas­sée, vous n’avez pas ra­me­né celle qui s’écartait… les bêtes se sont dis­per­sées, faute de ber­ger, et elles ont ser­vi de proie à toutes les bêtes sau­vages… mon trou­peau s’est dis­per­sé sur toute la sur­face du pays… sans per­sonne qui aille à sa re­cherche. » (Ez 34, 2… 6)

Mais le de­voir de vi­gi­lance mu­tuelle existe aus­si à l’intérieur même du trou­peau ; ce ne sont pas seule­ment les ber­gers qui ont la res­pon­sa­bi­li­té de la bonne san­té et de la bonne marche du trou­peau : les bre­bis sont res­pon­sables les unes des autres ; je cite en­core Ézé­chiel : « Ain­si parle le Sei­gneur Dieu : je viens ju­ger moi-même entre la bre­bis grasse et la bre­bis maigre. Parce que vous avez bous­cu­lé du flanc et de l’épaule, et parce que vous avez don­né des coups de cornes à toutes celles qui étaient ma­lades jusqu’à ce que vous les ayez dis­per­sées hors du pâ­tu­rage, je vien­drai au se­cours de mes bêtes et elles ne se­ront plus au pillage. » Ézé­chiel an­non­çait alors que Dieu lui-même al­lait re­prendre en main son trou­peau par l’intermédiaire de son Mes­sie : « Je sus­ci­te­rai à la tête de mon trou­peau un ber­ger unique ; lui le fe­ra paître : ce se­ra mon ser­vi­teur Da­vid. Lui le fe­ra paître, lui se­ra leur ber­ger. » (Ez 34, 20-23)

Jé­sus s’est pré­sen­té comme ce ber­ger an­non­cé par le Sei­gneur, ce bon ber­ger qui connaît ses bre­bis et que ses bre­bis connaissent (Jn 10) ; il donne ici ses consignes pour la vie du trou­peau, en par­ti­cu­lier en ce qui concerne le sou­tien fra­ter­nel et l’aide de la com­mu­nau­té pour qu’aucun des frères « ne se perde ». « Si ton frère a com­mis un pé­ché, va lui par­ler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu au­ras ga­gné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends en­core avec toi une ou deux per­sonnes afin que toute l’affaire soit ré­glée sur la pa­role de deux ou trois té­moins. S’il re­fuse de les écou­ter, dis-le à la com­mu­nau­té de l’Église ; s’il re­fuse en­core d’écouter l’Église, consi­dère-le comme un païen et un pu­bli­cain. » Pour avoir le cou­rage de re­prendre ce­lui qui « file un mau­vais co­ton » comme on dit, il faut beau­coup d’amour ; un amour dont nor­ma­le­ment, une com­mu­nau­té chré­tienne doit pou­voir faire preuve. Car on sait bien que le vé­ri­table amour est exi­geant : quand on aime réel­le­ment quelqu’un, on ne le laisse pas faire n’importe quoi ; il y va de « l’assistance à per­sonne en dan­ger ». Ré­pé­ter in­las­sa­ble­ment que Dieu est Amour ne pousse pas au laxisme que cer­tains re­doutent : car si Dieu est Amour, nous n’oublions pas que nous sommes ap­pe­lés à lui res­sem­bler, ce qui est ter­ri­ble­ment exigeant !

Sur le cha­pitre de la re­la­tion des chré­tiens entre eux, lorsque l’un s’égare, Jé­sus in­dique la voie à suivre : d’abord cher­cher per­son­nel­le­ment le dia­logue avant d’en par­ler à d’autres, pour évi­ter, sans doute, d’aggraver les bles­sures de la bre­bis. Et tout faire pour qu’elle puisse re­joindre le troupeau.

Mais com­ment in­ter­pré­ter la phrase : « Si ton frère re­fuse d’écouter l’Église, consi­dère-le comme un païen et un pu­bli­cain » ? À la lu­mière de tout ce que l’on sait par ailleurs au su­jet de Jé­sus et de l’accueil qu’il a tou­jours ré­ser­vé aux pu­bli­cains et aux pé­cheurs, il ne peut pas s’agir d’un re­jet dé­fi­ni­tif mais du res­pect de la li­ber­té de cha­cun… en at­ten­dant que Za­chée (ou le pu­bli­cain Mat­thieu) se conver­tisse. Ce qui res­sort de la pro­gres­sion que re­com­mande le Christ, c’est la né­ces­si­té ab­so­lue du res­pect que l’on doit à qui­conque, et en par­ti­cu­lier, à ce­lui que l’on dit pé­cheur. Toutes les dé­marches pour re­nouer avec le frère, que ce soit la ren­contre in­di­vi­duelle, l’appel à té­moins, ou le re­cours à la com­mu­nau­té, doivent être mar­quées de cette dé­li­ca­tesse et de cette discrétion.

Telles sont les règles de base de la vie dans l’Église ; leur res­pect est se­mence de vie éter­nelle : « Amen, je vous le dis : tout ce que vous au­rez lié sur la terre se­ra lié dans le ciel, et tout ce que vous au­rez dé­lié sur la terre se­ra dé­lié dans le ciel. » Le Royaume du Dieu de ten­dresse et de fi­dé­li­té se bâ­tit dans la ten­dresse et la fi­dé­li­té.
___

Com­plé­ment
« Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au mi­lieu d’eux » (ver­set 20). On peut lire dans les maximes des Pères Juifs (les Pir­ké Avot) : « Lorsque deux sont as­sis en­semble et s’occupent des pa­roles de la To­rah, la She­ki­nah (c’est-à-dire la pré­sence de Dieu) est au mi­lieu d’eux » (Avot 3, 2).