M.-M. Tha­but. Pour vous, qui suis-je ?

Le Pé­ru­gin (~1448 -1523)
La re­mise des clés à Saint Pierre, dé­tail, fresque (~1481)
Mur nord de la Cha­pelle Sixtine

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Mt 16, 13-20
En ce temps-là,
13 Jé­sus, ar­ri­vé dans la ré­gion de Cé­sa­rée-de-Phi­lippe,
de­man­dait à ses dis­ciples :
« Au dire des gens, qui est le Fils de l’­homme ? »
14 Ils ré­pon­dirent :
« Pour les uns, Jean le Bap­tiste ;
pour d’autres, Élie ;
pour d’autres en­core, Jé­ré­mie ou l’un des pro­phètes. »
15 Jé­sus leur de­man­da :
« Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
16 Alors Si­mon-Pierre prit la pa­role et dit :
« Tu es le Christ,
le Fils du Dieu vi­vant ! »
17 Pre­nant la pa­role à son tour, Jé­sus lui dit :
« Heu­reux es-tu, Si­mon fils de Yo­nas :
ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont ré­vé­lé ce­la,
mais mon Père qui est aux cieux.
18 Et moi, je te le dé­clare :
Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâ­ti­rai mon Église ;
et la puis­sance de la Mort ne l’emportera pas sur elle.
19 Je te don­ne­rai les clés du Royaume des cieux :
tout ce que tu au­ras lié sur la terre se­ra lié dans les cieux,
et tout ce que tu au­ras dé­lié sur la terre
se­ra dé­lié dans les cieux. »
20 Alors, il or­don­na aux dis­ciples
de ne dire à per­sonne que c’était lui le Christ.

POUR VOUS, QUI SUIS-JE ?
Très cer­tai­ne­ment, aux yeux de Mat­thieu, cet épi­sode de Cé­sa­rée consti­tue un tour­nant dans la vie de Jé­sus ; car c’est juste après ce ré­cit qu’il ajoute « À par­tir de ce mo­ment, Jé­sus com­men­ça à mon­trer à ses dis­ciples qu’il lui fal­lait par­tir pour Jé­ru­sa­lem, souf­frir beau­coup de la part des an­ciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troi­sième jour res­sus­ci­ter. » L’expression « À par­tir de ce mo­ment » veut bien dire qu’une étape est franchie.

Une étape est fran­chie, cer­tai­ne­ment, mais en même temps, et c’est ce qui est le plus sur­pre­nant dans ce pas­sage, rien n’est dit de neuf ! Jé­sus s’attribue le titre de Fils de l’homme, ce qu’il a dé­jà fait neuf fois dans l’évangile de Mat­thieu ; et Pierre lui at­tri­bue ce­lui de Fils de Dieu, et il n’est pas non plus le pre­mier à le faire ! 

Pre­mier titre, le « Fils de l’homme » : une ex­pres­sion sor­tie tout droit du livre de Da­niel, au cha­pitre 7 : « Je re­gar­dais, au cours des vi­sions de la nuit, et je voyais ve­nir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme ; il par­vint jusqu’au Vieillard, et on le fit avan­cer de­vant lui. Et il lui fut don­né do­mi­na­tion, gloire et royau­té ; tous les peuples, toutes les na­tions et les gens de toutes langues le ser­virent. Sa do­mi­na­tion est une do­mi­na­tion éter­nelle, qui ne pas­se­ra pas, et sa royau­té, une royau­té qui ne se­ra pas dé­truite. » (Dn 7, 13-14) Quelques ver­sets plus loin, Da­niel pré­cise que ce Fils d’homme n’est pas un in­di­vi­du so­li­taire, mais un peuple : « Mais ce sont les saints du Très-Haut qui re­ce­vront la royau­té et la pos­sé­de­ront pour toute l’éternité … La royau­té, la do­mi­na­tion et la puis­sance de tous les royaumes de la terre, sont don­nées au peuple des saints du Très-Haut. Sa royau­té est une royau­té éter­nelle, et tous les em­pires le ser­vi­ront et lui obéi­ront. » (Dn 7, 18.27) Quand Jé­sus s’applique à lui-même ce titre de Fils de l’homme, il se pré­sente donc comme ce­lui qui prend la tête du peuple de Dieu.

Le deuxième titre qui lui est don­né ici, c’est ce­lui de « Fils de Dieu ». En lan­gage du temps, c’était exac­te­ment sy­no­nyme de « Mes­sie-Roi ». Vous vous rap­pe­lez qu’à la fin de l’épisode de la marche sur les eaux, ceux qui étaient dans la barque s’étaient pros­ter­nés de­vant Jé­sus et lui avaient dit : « Vrai­ment, tu es Fils de Dieu. » Ce jour-là, les dis­ciples ont re­con­nu en lui le Mes­sie qu’ils at­ten­daient 1 ; mais ce­la ne veut pas dire qu’ils ont par­fai­te­ment com­pris la mis­sion de ce Mes­sie : c’est la puis­sance de Jé­sus sur la mer qui les a im­pres­sion­nés. Il leur reste toute une étape à fran­chir pour dé­cou­vrir qui est réel­le­ment Jésus.

LA PRO­FES­SION DE FOI DE PIERRE À CÉ­SA­RÉE
À Cé­sa­rée, ce qui est nou­veau, c’est que Pierre ne dit pas ce­la de­vant une ma­ni­fes­ta­tion de puis­sance de Jé­sus : au contraire, dans les ver­sets qui pré­cèdent la pro­fes­sion de foi de Pierre, Jé­sus vient de re­fu­ser de don­ner un signe convain­cant aux Pha­ri­siens et aux Sad­du­céens qui le lui de­man­daient. Main­te­nant, une étape est fran­chie, Pierre est en marche vers la foi. « Heu­reux es-tu, Si­mon, fils de Yo­nas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont ré­vé­lé ce­la (c’est-à-dire tu ne l’as pas trou­vé tout seul), mais mon Père qui est aux cieux. »

Ce qui est nou­veau aus­si, à Cé­sa­rée, ce n’est pas l’usage de l’un ou l’autre des deux titres de Jé­sus, c’est leur jonc­tion. « Qui est le Fils de l’homme ? » de­mande Jé­sus et Pierre ré­pond « Il est le Fils de Dieu ». Jé­sus fe­ra le même rap­pro­che­ment au mo­ment de son in­ter­ro­ga­toire par le Grand Prêtre : ce­lui-ci lui de­mande « Je t’adjure, par le Dieu vi­vant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu. » Et Jé­sus ré­pond : « C’est toi-même qui l’as dit ! En tout cas, je vous le dé­clare : dé­sor­mais vous ver­rez le Fils de l’homme sié­ger à la droite du Tout-Puis­sant et ve­nir sur les nuées du ciel. » (Mt 26, 63) Jé­sus parle bien de puis­sance, mais à ce mo­ment pré­cis, bien sûr, on ne peut plus se trom­per : Dieu se ré­vèle non comme un Dieu de puis­sance et de ma­jes­té, mais comme l’amour li­vré aux mains des hommes.

Dès que Pierre a dé­cou­vert qui est Jé­sus, ce­lui-ci aus­si­tôt l’envoie en mis­sion pour l’Église : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâ­ti­rai mon Église » ; cette Église qui se­ra son corps et consti­tue­ra avec lui le Christ to­tal, le peuple des saints du Très-Haut dont par­lait le pro­phète Da­niel. Et sur quoi le Christ construit-il son Église ? Sur la per­sonne d’un homme dont la seule ver­tu est d’avoir écou­té ce que le Père lui a ré­vé­lé. Ce­la veut bien dire que le seul pi­lier de l’Église, c’est la foi en Jésus-Christ.

Et Jé­sus ajoute : « Tout ce que tu au­ras lié sur la terre se­ra lié dans les cieux, et tout ce que tu au­ras dé­lié sur la terre se­ra dé­lié dans les cieux » : c’est ce que l’on ap­pelle « le pou­voir des clés ». Ce­la ne veut pas dire que Pierre et ses suc­ces­seurs sont dé­sor­mais tout-puis­sants ! Ce­la veut dire que Dieu pro­met de s’engager au­près d’eux. Pour nous, il nous faut et il nous suf­fit d’être en com­mu­nion avec notre Église pour être en com­mu­nion avec Dieu. Si l’on se sou­vient de la pre­mière lec­ture, ce­la veut dire aus­si que la mis­sion de l’Église est d’introduire les hommes au­près du Père.

Der­nier mo­tif pour nous ras­su­rer : Jé­sus dit « JE bâ­ti­rai mon Église » : c’est lui, Jé­sus, qui bâ­tit son Église. Nous ne sommes pas char­gés de bâ­tir son Église, mais sim­ple­ment, d’écouter ce que le Dieu vi­vant veut bien nous ré­vé­ler. Et, parce que c’est le Christ res­sus­ci­té, Fils du Dieu vi­vant, qui bâ­tit, nous pou­vons en être cer­tains, « La puis­sance de la Mort ne l’emportera pas ».
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Note
1 En don­nant à Jé­sus le titre de Fils de Dieu, Pierre re­con­nais­sait en lui le Mes­sie, mais, pour au­tant il n’a pas en­core de­vi­né la vé­ri­table iden­ti­té de Jé­sus, réel­le­ment Fils de Dieu fait homme. Pour ce­la, il fau­dra la Pen­te­côte et le don de l’Esprit Saint.