M.-N. Tha­but. Que son vi­sage s’illumine (Ps 66)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de ce dimanche

Ps 66 ‚2-3. 5. 7-8
Que Dieu nous prenne en grâce et nous bé­nisse,
que son vi­sage s’illumine pour nous ;
et ton che­min se­ra connu sur la terre,
ton sa­lut, par­mi toutes les nations.

Que les na­tions chantent leur joie,
car tu gou­vernes le monde avec jus­tice ;
tu gou­vernes les peuples avec droi­ture,
sur la terre, tu conduis les nations.

La terre a don­né son fruit ;
Dieu, notre Dieu, nous bé­nit.
8 Que Dieu nous bé­nisse,
et que la terre tout en­tière l’adore !

Avant de lire le psaume de ce di­manche, il faut en ima­gi­ner le cadre. Nous as­sis­tons à une grande cé­lé­bra­tion au temple de Jé­ru­sa­lem : à la fin de la cé­ré­mo­nie, les prêtres bé­nissent l’as­sem­blée de ma­nière très so­len­nelle. Et les fi­dèles ré­pondent : « Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu’ils te rendent grâce tous ensemble ! »

C’est pour ce­la que ce psaume se pré­sente comme une al­ter­nance entre les phrases des prêtres et les ré­ponses de l’Assemblée qui res­semblent à des re­frains. Les phrases des prêtres elles-mêmes s’adressent tan­tôt à l’assemblée, tan­tôt à Dieu : ce­la nous déso­riente tou­jours un peu, mais c’est très ha­bi­tuel dans la Bible.

La pre­mière phrase de bé­né­dic­tion des prêtres (« Que Dieu nous prenne en grâce et nous bé­nisse, que son vi­sage s’illumine pour nous ») re­prend exac­te­ment un texte très cé­lèbre du livre des Nombres : « Le Sei­gneur dit à Moïse : voi­ci com­ment Aa­ron et ses des­cen­dants bé­ni­ront les fils d’Israël ; que le Sei­gneur te bé­nisse et te garde ! Que le Sei­gneur fasse briller sur toi son vi­sage, qu’il se penche vers toi ! Que le Sei­gneur tourne vers toi son vi­sage, qu’il t’apporte la paix !… C’est ain­si que mon nom se­ra pro­non­cé sur les fils d’Israël et moi, je les bé­ni­rai. » (Nb 6,24-26) C’est la pre­mière lec­ture du 1er jan­vier de chaque an­née. Pour un 1er jan­vier, jour des vœux, c’est le texte idéal ! On ne peut pas for­mu­ler de plus beaux vœux de bonheur.

Et au fond, une bé­né­dic­tion, c’est ce­la, des vœux de bon­heur ! (C’est d’ailleurs ce choix d’une for­mule de bé­né­dic­tion pour la lec­ture du 1er jan­vier qui nous per­met de com­prendre le sens du mot « bénédiction »).

J’ai dit « vœux de bon­heur » ; et ef­fec­ti­ve­ment, les bé­né­dic­tions sont tou­jours des for­mules au sub­jonc­tif : « que Dieu vous bé­nisse, que Dieu vous garde … » ; ce­la me rap­pelle tou­jours une pe­tite his­toire : une jeune femme que je connais était ma­lade, à l’hôpital ; le di­manche, quand un prêtre ami est ve­nu lui ap­por­ter la com­mu­nion, il a ac­com­pli le rite comme il est pré­vu et, donc, à la fin il lui a dit : « que Dieu vous bé­nisse » et elle, sans ré­flé­chir et sans se conte­nir (mais, à l’hôpital, on a des ex­cuses !) a ré­pon­du en riant : « mais qu’est-ce que vous vou­lez qu’il fasse d’autre ! » Bien­heu­reuse spon­ta­néi­té : notre pe­tite dame a fait ce jour-là une grande dé­cou­verte : c’est vrai : Dieu ne sait que nous bé­nir, que nous ai­mer, que nous com­bler à chaque ins­tant. Et quand le prêtre (que ce soit au temple de Jé­ru­sa­lem ou à l’hôpital, ou dans nos églises), quand le prêtre dit « que Dieu vous bé­nisse », ce­la ne veut évi­dem­ment pas dire que Dieu pour­rait ne pas nous bé­nir ! Le sou­hait est de notre cô­té si j’ose dire : c’est-à-dire ce qui est sou­hai­té c’est que nous en­trions dans cette bé­né­dic­tion de Dieu qui, elle, est sans cesse offerte.

Ou bien, quand le prêtre dit « Le Sei­gneur soit avec vous », c’est la même chose : le Sei­gneur est tou­jours avec nous, mais ce sub­jonc­tif « soit » dit notre li­ber­té : c’est nous qui ne sommes pas tou­jours avec lui. De la même ma­nière, quand le prêtre dit « Que Dieu vous par­donne », nous sa­vons bien que Dieu nous par­donne sans cesse : à nous d’accueillir le par­don, d’entrer dans la ré­con­ci­lia­tion qu’il nous propose.

Du cô­té de Dieu, si l’on peut dire, les vœux de bon­heur à notre égard sont per­ma­nents. Vous connais­sez la phrase de Jé­ré­mie : « Moi, je sais les pro­jets que j’ai for­més à votre su­jet, dit le Sei­gneur, pro­jets de pros­pé­ri­té et non de mal­heur, je vais vous don­ner un ave­nir et une es­pé­rance. » (Jr 29, 11) Puisque Dieu est Amour, toutes les pen­sées qu’il a sur nous ne sont que des vœux de bonheur.

Autre piste pour com­prendre ce qu’est une bé­né­dic­tion au sens bi­blique : je re­viens au texte du livre des Nombres que je li­sais tout à l’heure et qui res­semble si fort à notre psaume d’aujourd’hui : « Que le Sei­gneur te bé­nisse et te garde. » La pre­mière phrase du même texte di­sait : « Le Sei­gneur dit à Moïse : voi­ci com­ment Aa­ron et ses des­cen­dants bé­ni­ront les fils d’Israël » et la der­nière phrase : « C’est ain­si que mon nom se­ra pro­non­cé sur les fils d’Israël et moi, je les bénirai. »

Quand les prêtres bé­nissent Is­raël de la part de Dieu, la Bible dit : « ils pro­noncent le nom de Dieu sur les fils d’Israël » et même pour être plus fi­dèle en­core, au texte bi­blique, il fau­drait dire « ils mettent le nom de Dieu sur les fils d’Israël ».

Cette ex­pres­sion « Mettre le nom de Dieu sur les fils d’Israël » est aus­si pour nous une dé­fi­ni­tion du mot « bé­né­dic­tion ». On sait bien que, dans la Bible, le nom, c’est la per­sonne. Donc, être « mis sous le nom de Dieu », c’est être pla­cé sous sa pré­sence, sous sa pro­tec­tion, en­trer dans sa pré­sence, sa lu­mière, son amour. En­core une fois, tout ce­la nous est of­fert à chaque ins­tant. Mais en­core faut-il que nous y consen­tions. C’est pour ce­la que toute for­mule de bé­né­dic­tion pré­voit tou­jours la ré­ponse des fi­dèles. Quand le prêtre nous bé­nit à la fin de la Messe, par exemple, nous ré­pon­dons « Amen » : c’est notre ac­cord, notre consentement.

Dans ce psaume d’aujourd’hui, la ré­ponse des fi­dèles, c’est ce re­frain : « Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu’ils te rendent grâce tous en­semble ! » Je vois là une su­perbe le­çon d’universalisme ! Aus­si­tôt qu’il entre dans la bé­né­dic­tion de Dieu, le peuple élu ré­per­cute en quelque sorte la bé­né­dic­tion qu’il ac­cueille pour lui-même. Et le der­nier ver­set est une syn­thèse de ces deux as­pects : « Que Dieu nous bé­nisse (sous-en­ten­du, nous son peuple choi­si) et que la terre tout en­tière l’adore. »

C’est dire que le peuple d’Israël n’oublie pas sa vo­ca­tion, sa mis­sion au ser­vice de l’humanité tout en­tière. Il sait que de sa fi­dé­li­té à la bé­né­dic­tion re­çue gra­tui­te­ment, par choix de Dieu, dé­pend la dé­cou­verte de l’a­mour et de la bé­né­dic­tion de Dieu par l’­hu­ma­ni­té tout entière.