M.-N. Tha­but. « Femme, grande est ta foi »

Maîtres de Deča­ni
Le Christ gué­rit la fille de la Ca­na­néenne (~1340)
Mo­nas­tère or­tho­doxe de Vi­so­ki De­ca­ni, Kosovo

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Mt 15, 21-28
En ce temps-là, par­tant de Gé­né­sa­reth,
21 Jé­sus se re­ti­ra dans la ré­gion de Tyr et de Si­don.
22 Voi­ci qu’une Ca­na­néenne, ve­nue de ces ter­ri­toires, di­sait en criant :
« Prends pi­tié de moi, Sei­gneur, fils de Da­vid !
Ma fille est tour­men­tée par un dé­mon. »
23 Mais il ne lui ré­pon­dit pas un mot.
Les dis­ciples s’approchèrent pour lui de­man­der :
« Ren­voie-la,
car elle nous pour­suit de ses cris ! »
24 Jé­sus ré­pon­dit :
« Je n’ai été en­voyé qu’aux bre­bis per­dues de la mai­son d’Israël. »
25 Mais elle vint se pros­ter­ner de­vant lui en di­sant :
« Sei­gneur, viens à mon se­cours ! »
26 Il ré­pon­dit :
« Il n’est pas bien de prendre le pain des en­fants
et de le je­ter aux pe­tits chiens.
27 Elle re­prit : « Oui, Sei­gneur,
mais jus­te­ment, les pe­tits chiens mangent les miettes
qui tombent de la table de leurs maîtres. »
28 Jé­sus ré­pon­dit :
« Femme, grande est ta foi,
que tout se passe pour toi comme tu le veux ! »
Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

L’OPINIÂTRETÉ DE LA CA­NA­NÉENNE
Il est in­té­res­sant de voir que cette scène in­ter­vient tout de suite après un en­sei­gne­ment de Jé­sus à pro­pos de la pu­re­té ; on sait que dans le monde juif, la pu­re­té n’est pas l’absence de pé­ché, mais l’aptitude à s’approcher de Dieu. Les Pha­ri­siens at­ta­chaient beau­coup d’importance aux règles de pu­re­té, pour être dignes de prier et de se rendre au Temple. Jé­sus, lui, vient de dire que la pu­re­té est d’abord af­faire de cœur et d’intention. Au risque de scan­da­li­ser les Pha­ri­siens, il a dit : « Ce qui sort de la bouche pro­vient du cœur, et c’est ce­la qui rend l’homme im­pur. Car c’est du cœur, que pro­viennent les pen­sées mau­vaises… C’est là ce­la qui rend l’homme im­pur, mais man­ger sans se la­ver les mains ne rend pas l’homme im­pur. » (Mt 15, 18-20)

Or, c’est juste après cette contro­verse que Jé­sus dé­cide de se rendre en ter­ri­toire païen, là où jus­te­ment, tout le monde est im­pur aux yeux des Juifs puisque per­sonne ne res­pecte les règles de pu­re­té de la loi juive. Cette Ca­na­néenne, en par­ti­cu­lier, qui vient à la ren­contre de Jé­sus est une païenne ; pour­tant, elle n’hésite pas à s’adresser à lui pour lui de­man­der de gué­rir sa fille : » Prends pi­tié de moi, Sei­gneur, fils de Da­vid ! Ma fille est tour­men­tée par un dé­mon. » Sans doute a-t-elle eu vent de la ré­pu­ta­tion de gué­ris­seur de Jésus.

Cu­rieu­se­ment, ce­lui-ci ne ré­pond pas ; ce qui in­cite ses dis­ciples à in­ter­ve­nir : « Ren­voie-la, car elle nous pour­suit de ses cris ». Ce­la fait pen­ser à la pa­ra­bole de l’ami im­por­tun rap­por­tée par saint Luc : « Ima­gi­nez que l’un de vous ait un ami et aille le trou­ver au mi­lieu de la nuit pour lui de­man­der : “Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est ar­ri­vé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui of­frir.” Et si, de l’intérieur, l’autre lui ré­pond : Ne viens pas m’importuner ! La porte est dé­jà fer­mée ; mes en­fants et moi, nous sommes cou­chés. Je ne puis pas me le­ver pour te don­ner quelque chose. Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour don­ner par ami­tié, il se lè­ve­ra à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui don­ne­ra tout ce qu’il lui faut. » (Lc 11, 5-8) Il semble bien que par cette pa­ra­bole Jé­sus re­com­mande la per­sé­vé­rance dans la prière. La pa­ra­bole de la veuve opi­niâtre et du juge inique (au cha­pitre 18 de Luc) va dans le même sens et saint Luc pré­cise que Jé­sus a ra­con­té cette pa­ra­bole pour dire à ses dis­ciples « la né­ces­si­té de tou­jours prier sans se dé­cou­ra­ger » (Lc 18, 1). C’est exac­te­ment ce que fait la Ca­na­néenne et elle im­por­tune les dis­ciples qui sup­plient Jé­sus d’intervenir. Ce à quoi il leur ré­pond que cette femme est une étran­gère, une Ca­na­néenne : « Je n’ai été en­voyé qu’aux bre­bis per­dues d’Israël. »

En di­sant ce­la, il se si­tue ré­so­lu­ment dans la pers­pec­tive du pro­jet de Dieu dont la pre­mière étape concerne le peuple d’Israël. Il avait dé­jà pris po­si­tion très clai­re­ment de la même ma­nière lorsqu’il avait en­voyé ses apôtres en mis­sion ; Mat­thieu ra­conte : « Ces douze, Jé­sus les en­voya en mis­sion avec les ins­truc­tions sui­vantes : Ne pre­nez pas le che­min qui mène vers les na­tions païennes et n’entrez dans au­cune ville des Sa­ma­ri­tains. Al­lez plu­tôt vers les bre­bis per­dues de la mai­son d’Israël. » (Mt 10, 5-6)

On sait qu’au dé­but de son ac­ti­vi­té mis­sion­naire, saint Paul, lui aus­si, s’était d’abord adres­sé prio­ri­tai­re­ment aux Juifs ; c’est ce que l’on pour­rait ap­pe­ler la « lo­gique de l’élection » : Dieu a choi­si le peuple d’Israël pour se ré­vé­ler à lui, à charge pour le peuple élu de re­layer cette ré­vé­la­tion au­près des autres peuples. Saint Paul, ré­so­lu­ment, res­pec­tait ce choix. Et seule­ment dans un deuxième temps, après son échec au­près de la ma­jo­ri­té des Juifs, Paul s’est tour­né vers les païens. C’était exac­te­ment le thème de notre deuxième lec­ture de ce dimanche.

Il semble bien que Jé­sus, ici, se si­tue éga­le­ment dans cette lo­gique de l’élection. C’est au peuple d’Israël et à lui seul qu’il est en­voyé pour an­non­cer la ve­nue du royaume de Dieu et en don­ner des signes par sa pa­role et par ses actes. 

LA FOI, SEULE CONDI­TION DU SA­LUT
Mais une autre ques­tion se pose ici : com­ment ré­pondre aux étran­gers, aux païens qui sou­haitent re­joindre le peuple élu ? Peuvent-ils se frayer un che­min vers le sa­lut ? Et, si oui, à quelles condi­tions ? Cette même ques­tion ha­bi­tait dé­jà nos deux pre­mières lec­tures. Vers 500 avant J.-C., Isaïe ré­pon­dait : oui, des étran­gers peuvent être ad­mis dans la mai­son de Dieu et donc dans la com­mu­nau­té juive, à condi­tion de s’attacher au Dieu d’Israël et de res­pec­ter la loi juive.

Jé­sus, lui, va en­core plus loin. Il com­mence par jus­ti­fier son re­fus d’intervenir : « Il n’est pas bien de prendre le pain des en­fants et de le je­ter aux pe­tits chiens. » Mais il fi­nit par agir en fa­veur de la Ca­na­néenne ; et pour­quoi change-t-il d’avis ? Parce qu’elle a la foi, dit-il : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! »

Je fe­rai trois re­marques : pre­miè­re­ment, Jé­sus dit que la Ca­na­néenne a la foi sim­ple­ment parce qu’elle s’obstine à lui faire confiance ; elle ne se laisse pas re­bu­ter, au contraire, elle in­siste : « les pe­tits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » La foi n’est-ce pas ce­la : s’obstiner à faire confiance ?

Deuxième re­marque : Jé­sus n’exige de la Ca­na­néenne au­cune des pra­tiques de la re­li­gion juive : seule­ment la foi. C’est très exac­te­ment la po­si­tion que Paul pren­dra plus tard lorsqu’il évan­gé­li­se­ra les païens. On peut pen­ser que la ques­tion de l’admission des non-Juifs dans les com­mu­nau­tés chré­tiennes se po­sait en­core au mo­ment où Mat­thieu ré­dige son évan­gile. Et l’attitude de Jé­sus en­vers la Ca­na­néenne a été com­prise alors comme un mo­dèle d’accueil des païens, au nom de leur foi.

En­fin, il est évident que l’opiniâtreté de la ma­man était gui­dée par son amour pour sa fille. Peut-être au­rons-nous l’opiniâtreté suf­fi­sante pour de­man­der et ob­te­nir le sa­lut du monde… quand nous l’aimerons as­sez ?
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Com­plé­ment
Pour­quoi la Ca­na­néenne ap­pelle-t-elle Jé­sus, fils de Da­vid, et quel sens ce titre a-t-il dans sa bouche ? Nous ne le sau­rons pas ; mais c’est bien en tant que ber­ger d’Israël (mes­sie, des­cen­dant de Da­vid) qu’il se place quand il dit à ses dis­ciples : « Je n’ai été en­voyé qu’aux bre­bis per­dues d’Israël. »