▷ L. Per­not. Jé­sus nous fait mar­cher sur l’eau

Lo­ren­zo Ve­ne­zia­no (1336-1379)
Jé­sus sau­vant Pierre de la noyade (1370), pré­delle
Staat­liche Mu­seen, Berlin

Mt 14, 22-33
22En­suite, il obli­gea les dis­ciples à mon­ter dans la barque
et à le pré­cé­der sur l’autre rive,
pen­dant qu’il ren­ver­rait les foules.
23Après les avoir ren­voyées,
il mon­ta sur la mon­tagne pour prier à l’écart ;
et le soir ve­nu, il était là seul.

24La barque était dé­jà à une dis­tance
de plu­sieurs stades de la terre,
mal­me­née par les vagues ;
car le vent était contraire. 

25A la qua­trième veille de la nuit,
Jé­sus al­la vers eux
en mar­chant sur la mer.
26Quand les dis­ciples le virent mar­cher sur la mer,
ils furent trou­blés et dirent :
C’est un fan­tôme !
Et dans leur crainte, ils pous­sèrent des cris.
27Jé­sus leur dit aus­si­tôt :
Ras­su­rez-vous, c’est moi, n’ayez pas peur ! 

28Pierre lui ré­pon­dit :
Si c’est toi,
or­donne-moi d’aller vers toi sur les eaux.
29Et il dit : Viens !
Pierre sor­tit de la barque
et mar­cha sur les eaux pour al­ler vers Jé­sus.
30Mais en voyant que le vent était fort,
il eut peur, et, comme il com­men­çait à en­fon­cer il s’écria :
Sei­gneur, sauve-moi !
31Aus­si­tôt Jé­sus éten­dit la main, le sai­sit et lui dit :
Homme de peu de foi, pour­quoi as-tu dou­té ?
32Ils mon­tèrent dans la barque, et le vent tom­ba.
33Ceux qui étaient dans la barque
se pros­ter­nèrent de­vant Jé­sus et dirent :
Tu es vé­ri­ta­ble­ment le Fils de Dieu.
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On trouve di­vers ré­cits dans les évan­giles où Jé­sus marche sur l’eau, mais le ré­cit de Mat­thieu a une par­ti­cu­la­ri­té : non seule­ment il le fait, mais en plus il per­met à Pierre de mar­cher aus­si sur la mer. Il y a donc une double bonne nou­velle : non seule­ment Jé­sus est ex­tra­or­di­naire, mais aus­si il donne ses pou­voirs à Pierre. Le croyant n’est ain­si pas seule­ment face à un sau­veur mer­veilleux, mais a un Christ, fils de Dieu qui lui trans­met son propre pou­voir de vie.

La clé de lec­ture de ce type de ré­cit est bien connue. L’eau en grande quan­ti­té dans la Bible est signe de mal, d’épreuve et de mort. En pe­tite quan­ti­té, l’eau est signe de grâce (comme la source dans le dé­sert ou la ro­sée), mais la mer, c’est le dé­luge, le lieu où se trouvent les monstres ma­rins, on y perd pied et on risque de s’y noyer.

Dieu dé­jà avait per­mis de se sau­ver de la mer dans l’Ancien Tes­ta­ment, c’est l’histoire de l’Exode. Le peuple alors fuit l’Égypte et le pha­raon fu­rieux sous la di­rec­tion de Moïse, il ar­rive de­vant la mer, et là il se dit qu’il ne pour­ra pas tra­ver­ser, l’obstacle semble im­pos­sible et il pense qu’il va y mou­rir. Mais Dieu per­met à Moïse d’ouvrir la mer en la frap­pant avec son bâ­ton, et le peuple peut ain­si la tra­ver­ser à pied-sec sans pro­blème pour par­ve­nir sur l’autre rive.

Cette his­toire est bien connue des en­fants de l’École Bi­blique, peu im­porte com­ment ce­la s’est pas­sé his­to­ri­que­ment, et quand on leur de­mande d’aller au-de­là de la pe­tite his­toire pour en trou­ver le sens, as­sez fa­ci­le­ment ils com­prennent que cette ex­pé­rience peut être la nôtre. Par­fois en ef­fet, nous pou­vons être de­vant des évé­ne­ments qui nous semblent in-tra­ver­sables. Nous nous di­sons que ce qui se pro­file de­vant nous est trop dif­fi­cile, trop dur, qu’on va s’y perdre, cou­ler… Mais Moïse montre qu’avec l’aide de Dieu on peut y ar­ri­ver et tra­ver­ser ce qui pou­vait nous sem­bler in­sur­mon­table. Il faut avoir confiance en Dieu avec qui tout est possible !

Et dans notre texte de l’Évangile, nous voyons qu’avec le Christ, de nou­veau, Dieu per­met de sur­vivre et de tra­ver­ser les obs­tacles, les épreuves et même la mort, sain et sauf.

Mais il y a un chan­ge­ment fon­da­men­tal de pa­ra­digme, une théo­lo­gie toute dif­fé­rente, ce qui est at­ten­du de Dieu n’est plus du tout du même ordre. Certes Dieu en­core per­met de tra­ver­ser l’épreuve, mais plus de la même ma­nière. Dans l’Ancien Tes­ta­ment, Dieu aide en en­le­vant les obs­tacles de­vant le croyant. On croyait alors à un Dieu qui pou­vait in­ter­ve­nir sur les évé­ne­ments, et ain­si évi­ter les épreuves au croyant en l’en pré­ser­vant. Dans le Nou­veau Tes­ta­ment, on voit que Dieu n’intervient plus sur les évé­ne­ments mais sur le croyant. Il n’écarte pas la mer, mais il per­met à Pierre de mar­cher des­sus sans s’enfoncer. Il n’y a donc pas de pro­messe que Dieu évi­te­rait les dif­fi­cul­tés au croyant, mais qu’avec son aide, ce­lui-ci pour­ra tou­jours tra­ver­ser tout ce qu’il lui se­rait don­né d’affronter. C’est une vé­ri­table ré­vo­lu­tion théologique.

Et non seule­ment Dieu peut ai­der, mais il peut même trans­for­mer le mal et la dif­fi­cul­té en chance. C’est ce que di­sait jo­li­ment le théo­lo­gien Eu­gen Dre­ver­mann : Dieu fait que pour Pierre, ce qui me­na­çait de le tuer de­vient ce qui le porte. Dieu ne fait donc pas que d’aider à sup­por­ter la dif­fi­cul­té, il peut trans­for­mer le mal en bien. Et tout ce que nous avons su­bi ou ce que nous su­bis­sons peut, avec l’aide de Dieu, de­ve­nir une chance, des atouts pour avan­cer en­core mieux dans la vie. L’ultime de ce­la est bien sûr la croix, ou­til de tor­ture, sym­bole de mort qui de­vien­dra pour des mil­liers de croyants la puis­sance de la vie et de la ré­sur­rec­tion. C’est là un mi­racle in­croyable de ce qui est pos­sible avec Dieu, avec la force de la prière et de la foi.

Com­ment mar­cher sur l’eau ?
Et notre texte en plus montre tout-à-fait bien le pro­ces­sus, com­ment il nous est pos­sible ain­si de mar­cher au-des­sus de la mer menaçante.

1. D’abord, Pierre pour­ra le faire parce que Jé­sus a mar­ché avant lui sur l’eau, ce­lui-ci a mon­tré l’exemple, il ouvre la voie. Il est vrai que Jé­sus nous montre une vie qui a trans­cen­dé la mort, l’épreuve, l’injustice, la tra­hi­son, la so­li­tude, l’absence de fa­mille ou d’amis, comme la dif­fi­cul­té d’être dans un pays en guerre… Jé­sus, lui, a mar­ché au-des­sus de tout ça. Et nous pou­vons voir que sa vie, que nous re­gar­dons comme la plus grande et la plus belle, est à la base une vie pri­vée de tout ce après quoi nous cour­rons sans cesse, la vie de quelqu’un à qui est ar­ri­vé à peu près tout ce que nous pou­vons re­dou­ter… Ce­la peut nous don­ner confiance : nous ne sommes pas les pre­miers à souf­frir… la vie est pos­sible, et la vo­lon­té de vivre avec l’aide de Dieu peut faire des merveilles.

2. En­suite Pierre dit, « qu’est-ce qui m’empêche de ve­nir ? Rien, dit Jé­sus : viens vers moi ». Voi­là le se­cret : il ne s’agit pas pour Pierre d’aller n’importe où, mais il peut mar­cher sur l’eau tant qu’il marche vers le Christ. On peut tra­ver­ser avec une force in­croyable les pires des choses tant qu’on va vers son idéal sans se pré­oc­cu­per de soi-même, et sans avoir peur.

« Le juste vi­vra par la foi » di­ra Paul. (Rm. 1, 17), et c’est vrai ! Sur­tout si l’on sait que dans la Bible, la foi n’est pas comme aujourd’hui sou­vent un sen­ti­ment re­li­gieux, mais une cer­ti­tude. C’est l’adhésion de tout son être à une vé­ri­té. La foi bi­blique qui sauve, c’est une vi­sée, une convic­tion, un idéal au­quel on tient fer­me­ment. Avoir la foi, c’est gar­der un re­gard ten­du vers son idéal et fon­cer en avant sans rien craindre, alors on peut, comme Pierre, tra­ver­ser des océans, des ra­vins, des mon­tagnes, « tout est pos­sible à ce­lui qui croit » (Mt 9, 23).

3. Or, à un mo­ment Pierre, au lieu d’aller vers son but, se re­garde lui-même, il s’arrête, il prend peur alors et du coup s’enfonce. Il y a là une vé­ri­té : dans la vie, dès qu’on s’arrête, on s’enfonce. C’est un peu comme pour le ski nau­tique, il ne faut pas s’arrêter ! Par­fois, on peut avoir la ten­ta­tion de se dire qu’on va en faire moins, s’arrêter, lais­ser de cô­té son idéal ou sa mis­sion… mais sauf né­ces­si­té, ce n’est pas une bonne idée. Nous au­rons tout le re­pos éter­nel pour ne rien faire ! Pour l’instant, nous sommes dans le monde, et le seul moyen de vivre dans ce monde est de ne ja­mais re­non­cer à son idéal, de ne ja­mais se mettre en va­cances d’aimer, de ser­vir, d’écouter ou d’aider. « Qui­conque en ef­fet vou­dra sau­ver sa vie la per­dra, mais qui­conque per­dra sa vie à cause de moi la trou­ve­ra. » (Mt 16, 25)

Com­ment Dieu sauve ce­lui qui n’y par­vient pas
Pierre donc a tort de s’arrêter et de se re­gar­der lui-même… mais il nous per­met ain­si d’accéder à une autre bonne nou­velle en­core plus im­por­tante peut-être et qui est la deuxième par­tie du message !

Parce que certes, il faut avan­cer avec force, confiance, res­ter dans un en­ga­ge­ment ten­du vers son idéal et ne ja­mais dou­ter, ne pas fai­blir, alors on peut tout tra­ver­ser… mais moi, par­fois, je n’ai plus la force, ou même la vo­lon­té d’avancer, je n’y ar­rive pas. Par­fois je m’arrête, par­fois j’ai peur, par­fois, je suis las ou je manque de foi… Se­rais-je alors condam­né à m’enfoncer et à mourir ?

Non, car l’Évangile n’est pas une théo­lo­gie vo­lon­ta­riste, on n’est pas sau­vé par ses œuvres, ni même la qua­li­té de sa foi. Certes, il est bien d’agir et de croire, ce­la sauve la vie, mais ce n’est pas seul moyen. On le voit là avec Pierre : donc il s’enfonce, il perd pied et prend peur. Il fait alors ce qu’il y a de mieux : il crie : « Sei­gneur, sauve-moi !». Il ap­pel à Dieu, il crie à Dieu sa dé­tresse, il prie ! Et il a rai­son parce que ce n’est pas nous qui sau­vons notre propre vie, mais c’est Dieu qui peut la sauver.

Alors le Christ ap­proche, il lui tend la main, il prend celle de Pierre et le re­lève. Mer­veilleuse image de la puis­sance de Dieu qui sauve sans mé­rite de notre part, sim­ple­ment parce que je lui dis : « Sei­gneur sauve moi ». Et cette prière n’est même pas celle du croyant qui se­rait plein de foi puisqu’après, Jé­sus fait des re­proches à Pierre en le trai­tant d’ « homme de peu de foi » ! Ain­si, Jé­sus sauve Pierre, sans mé­rite de sa part, sans lui faire de le­çon. Quand Pierre coule, Jé­sus ne lui dit pas : « al­lons, al­lons, un peu de nerf, crois seule­ment, re­prends-toi en main etc. ». Pierre crie à lui, le Christ le sauve. Point ! En­suite certes, il lui fait un peu la mo­rale : « homme de peu de foi, pour­quoi as-tu dou­té ? » (Mt 14, 31), mais après seule­ment l’avoir sau­vé, pour l’aider à pro­gres­ser, car la grâce sauve, mais elle ne laisse pas sur place.

Et c’est seule­ment après que les dis­ciples peuvent re­con­naître Jé­sus comme le Mes­sie. Alors Jé­sus monte dans la barque avec eux, le vent tombe, et ils ar­rivent à la confes­sion de foi par­faite : « Tu es vé­ri­ta­ble­ment le Fils de Dieu ».

En fait, c’est là et seule­ment là qu’on est dans la foi idéale, et dans l’attitude la plus juste. La pre­mière par­tie de l’histoire est in­té­res­sante et dit des choses mo­rales as­sez justes sans doute, mais pré­tendre pou­voir par­ve­nir par ses propres forces à tout sup­por­ter pour at­teindre la per­fec­tion du Christ est condam­né à l’échec. On ne peut pas y par­ve­nir, et y croire est se condam­ner à l’échec, au dé­cou­ra­ge­ment, et fi­na­le­ment à se perdre. Dieu seul peut sau­ver et c’est quand on com­prend ce­la qu’on peut par­ve­nir à trou­ver la paix.

Et puis l’idéal de la re­la­tion au Christ n’est pas dans cette dé­marche chao­tique du dé­but de l’histoire, dé­marche faite d’excès de confiance, d’échec, et de se­cours spec­ta­cu­laire du Christ. L’idéal de la re­la­tion au Christ est juste une pré­sence douce, har­mo­nieuse. Et l’idéal du Chré­tien est de vivre conti­nuel­le­ment avec lui comme com­pa­gnon dans sa barque sans rien craindre ain­si ni de la mer ni des tem­pêtes. Alors quand on a comme ce­la son sau­veur à son bord dans sa vie, on peut al­ler très loin sans avoir peur de rien ! Mais peut-être que c’est là le fait d’une foi ma­ture, les ex­pé­riences pre­mières dé­crites dans notre his­toire res­semblent fort à ce qu’expérimentent les nou­veaux conver­tis, il y a quelque chose de spec­ta­cu­laire, d’héroïque même, d’admirable dans une foi to­tale, mais la vraie foi ne se trouve pas là. La vraie foi, elle est, comme l’Éternel l’explique au pro­phète Élie, ni tans le ton­nerre, ni dans le grand vent, ni dans les ma­ni­fes­ta­tions stu­pé­fiantes, mais dans un souffle doux et sub­til qui nous ac­com­pagne, nous pro­tège et nous fait vivre.

Pas­teur Louis Per­not, © Temple de l’É­toile, Pa­ris, 9 août 2020
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