M.-N. Tha­but. Don­nez-leur vous-mêmes à manger

Quatre pains et deux pois­sons, IVe s.
(le cin­quième pain étant ce­lui consa­cré sur l’autel)
Église de la Mul­ti­pli­ca­tion, Tabgha

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Mt 14, 13-21
En ce temps-là,
Quand Jé­sus ap­prit la mort de Jean le Bap­tiste
13 il se re­ti­ra et par­tit en barque 
pour un en­droit dé­sert, à l’écart. 
Les foules l’apprirent
et, quit­tant leurs villes, elles sui­virent à pied.
14 En dé­bar­quant, il vit une grande foule de gens ;
il fut sai­si de com­pas­sion en­vers eux et gué­rit leurs ma­lades.
15 Le soir ve­nu, les dis­ciples s’approchèrent et lui dirent :
« L’endroit est dé­sert et l’heure est dé­jà avan­cée. 
Ren­voie donc la foule : 
qu’ils aillent dans les vil­lages s’acheter de la nour­ri­ture ! »
16 Mais Jé­sus leur dit : 
« Ils n’ont pas be­soin de s’en al­ler. 
Don­nez-leur vous-mêmes à man­ger. »
17 Alors ils lui disent : 
« Nous n’avons là que cinq pains et deux pois­sons. »
18 Jé­sus dit : 
« Ap­por­tez-les moi. »
19 Puis, or­don­nant à la foule de s’asseoir sur l’herbe, 
il prit les cinq pains et les deux pois­sons,
et, le­vant les yeux au ciel,
il pro­non­ça la bé­né­dic­tion : 
il rom­pit les pains,
il les don­na aux dis­ciples,
et les dis­ciples les don­nèrent à la foule.
20 Ils man­gèrent tous et ils furent ras­sa­siés.
On ra­mas­sa les mor­ceaux qui res­taient : 
Ce­la fai­sait douze pa­niers pleins.
21 Ceux qui avaient man­gé étaient en­vi­ron cinq mille,
sans comp­ter les femmes et les enfants.

Cet épi­sode de la mul­ti­pli­ca­tion des pains suit tout juste l’annonce de l’exécution de Jean-Bap­tiste sur l’ordre d’Hérode ; Mat­thieu ra­conte la mort de Jean-Bap­tiste et il conclut : « Les dis­ciples de Jean vinrent prendre le ca­davre et l’ensevelirent ; puis ils al­lèrent in­for­mer Jé­sus. » (Mt 14, 12) La pre­mière ré­ac­tion de Jé­sus, qui semble de pru­dence, a été la re­traite : « À cette nou­velle, Jé­sus par­tit en barque pour un en­droit dé­sert, à l’écart. » (Mt 14, 13) Mais il est bien vite re­joint par les sol­li­ci­ta­tions de la foule, et là il ne ré­siste pas, car « il est sai­si de com­pas­sion » (lit­té­ra­le­ment « sai­si aux en­trailles »), nous dit Matthieu.

Et le voi­là qui com­met ce qui nous pa­raît à la fois une im­pru­dence et une fo­lie. Im­pru­dence po­li­tique, d’abord, car la sa­gesse se­rait de se faire ou­blier, sa po­pu­la­ri­té le per­dra. Fo­lie, en­suite, de croire que cinq pains et deux pois­sons suf­fi­ront à nour­rir une telle foule. Les dis­ciples, réa­listes, font re­mar­quer que ce­la est bien peu, mais Jé­sus qui compte aus­si bien qu’eux, dit im­per­tur­ba­ble­ment « don­nez-leur vous-mêmes à manger ».

Quand Jé­sus dit « don­nez-leur vous-mêmes à man­ger », ce n’est cer­tai­ne­ment pas pour les mettre dans l’embarras : c’est qu’ils en sont ca­pables, mais ils ne le savent pas… ou ils ne le croient pas.

Quand saint Mat­thieu nous rap­porte cet épi­sode, vi­si­ble­ment il se sou­vient du pro­phète Éli­sée : ce­lui-ci était pro­phète dans le royaume du Nord, huit cents au­pa­ra­vant, mais tout le monde connais­sait son his­toire. Un jour, en pleine pé­riode de fa­mine, un fi­dèle avait ap­por­té en of­frande le dé­but de sa ré­colte, ce que l’on ap­pe­lait « l’offrande des pré­mices ». Cette of­frande re­pré­sen­tait vingt pains d’orge. Nor­ma­le­ment, l’offrande des pré­mices de­vait re­ve­nir à Éli­sée, mais ce­lui-ci, vu les cir­cons­tances, avait aus­si­tôt dé­ci­dé d’en faire pro­fi­ter tout le monde. Or, vingt pains d’orge, c’était beau­coup pour un seul pro­phète, mais c’était dé­ri­soire pour les af­fa­més qui en­tou­raient Éli­sée (le texte dit qu’il y avait cent per­sonnes). Et pour­tant, Éli­sée avait aus­si­tôt dit à son ser­vi­teur : « Dis­tri­bue-les aux gens et qu’ils mangent. » Mais le ser­vi­teur, lui, avait vite vu que le compte n’y était pas : « Com­ment pour­rais-je en dis­tri­buer à cent per­sonnes ? » Alors Éli­sée avait ré­pon­du : « Dis­tri­bue-les aux gens et qu’ils mangent ! Ain­si parle le Sei­gneur : On man­ge­ra et il y au­ra des restes. » Et, ef­fec­ti­ve­ment, le ser­vi­teur avait fait la dis­tri­bu­tion et le texte no­tait : « Ils man­gèrent et il y eut des restes se­lon la pa­role du Sei­gneur. » (2 R 4, 42-44)

Ici aus­si, Mat­thieu note la dis­pro­por­tion entre le nombre de convives et la pe­tite quan­ti­té de nour­ri­ture, la dis­tri­bu­tion et le ra­mas­sage des restes. Après le constat de ce que l’on pour­rait ap­pe­ler leur in­di­gence (« Nous n’avons là que cinq pains et deux pois­sons. »), Mat­thieu prend soin de no­ter : « Tous man­gèrent à leur faim et, des mor­ceaux qui res­taient, on ra­mas­sa douze pa­niers pleins. » Et pour­tant, « Ceux qui avaient man­gé étaient en­vi­ron cinq mille ». 

Mais qu’ont-ils donc en com­mun, Jé­sus et Éli­sée ? Quel est leur se­cret ? Il semble bien que leur se­cret soit simple : pre­miè­re­ment, tous les deux croient le par­tage pos­sible, quel que soit le nombre de convives, car tous les deux s’en re­mettent à Dieu : Éli­sée en ci­tant la pa­role du Sei­gneur « On man­ge­ra et il y au­ra des restes », Jé­sus en fai­sant le geste de la bé­né­dic­tion sur le pain ; car Mat­thieu note bien qu’il a « bé­ni » les pains : « le­vant les yeux au ciel, il pro­non­ça la bé­né­dic­tion » ; ce n’est pas un rite ma­gique sur le pain ; c’est re­con­naître le pain comme don de Dieu et lui de­man­der de sa­voir l’utiliser pour le ser­vice des affamés.

La men­tion des restes dans les deux ré­cits et la pré­ci­sion que « tous man­gèrent à leur faim » chez Mat­thieu sou­ligne la pro­fu­sion des dons de Dieu. On pense aus­si à la manne qui tom­bait chaque ma­tin pen­dant les qua­rante ans de l’Exode : « Vous vous ras­sa­sie­rez de pain et vous connaî­trez que c’est moi le Sei­gneur, votre Dieu. » (Ex 16, 12)

Et deuxième point com­mun entre Jé­sus et Éli­sée, mais c’est un préa­lable, tous deux sont sou­cieux de la faim des gens ; en ce qui concerne Éli­sée, le livre des Rois note bien qu’on était en pé­riode de fa­mine, et c’est lui qui a eu l’idée de par­ta­ger ce qui lui était nor­ma­le­ment des­ti­né ; quant à Jé­sus, Mat­thieu a com­men­cé son ré­cit en di­sant : « Jé­sus par­tit en barque pour un en­droit dé­sert à l’écart. » Ce­la veut dire pour le moins qu’il dé­si­rait un peu de tran­quilli­té : mais il a ac­cep­té de se lais­ser re­joindre, de lais­ser les gens se rap­pro­cher, de se faire leur pro­chain… ce­la la conduit à com­mettre cette im­pru­dence et cette fo­lie dont nous par­lions en commençant.

C’est à cette im­pru­dence et à cette fo­lie que les dis­ciples de tous les temps sont à leur tour in­vi­tés : il leur suf­fit d’avoir as­sez de foi pour se sou­ve­nir que le par­tage fait des mi­racles. Et aus­si de se ré­jouir de leur in­di­gence ; elle est le lieu pri­vi­lé­gié de l’action de Dieu.

Pour­quoi ? Parce que quand nous re­con­nais­sons notre im­puis­sance, alors nous ap­pe­lons Dieu à notre se­cours, ce qui est bien tou­jours la pre­mière chose à faire ! La pre­mière lec­ture, ex­traite du livre d’Isaïe, pro­cla­mait l’abondance et la gra­tui­té des dons de Dieu. La mul­ti­pli­ca­tion des pains par Jé­sus en est une ma­gni­fique illustration.