E. Le­clerc. Marche humblement

Dans un très beau pas­sage de la Bible, le pro­phète Mi­chée rap­pelle à Is­raël ce que Dieu at­tend de lui : « On t’a fait sa­voir, homme, ce qui est bien, ce que le Sei­gneur at­tend de toi : rien d’autre que d’accomplir la jus­tice, d’aimer la bon­té, et de mar­cher hum­ble­ment avec ton Dieu. » (Mi 6, 8)

Ce mes­sage, d’une sim­pli­ci­té toute bi­blique, nous dit ce que doit être es­sen­tiel­le­ment notre re­la­tion avec Dieu. On com­prend ai­sé­ment l’exigence de jus­tice et de bon­té. On com­prend peut-être moins bien ce que si­gni­fient les der­niers mots : « Mar­cher hum­ble­ment avec ton Dieu. » Que veut dire cette der­nière requête ?

Re­mar­quons tout d’abord que l’homme est in­vi­té, non pas à se pros­ter­ner de­vant Dieu ni même à se te­nir de­bout de­vant lui, mais à « mar­cher avec lui ». Cette image dy­na­mique de la « marche avec » évoque une en­tente, une com­pli­ci­té dans l’action. On marche en­semble vers un même but, dans la même di­rec­tion. Être in­vi­té par Dieu à « mar­cher avec lui », c’est être ap­pe­lé à en­trer dans son pro­jet, à col­la­bo­rer à son des­sein. C’est là évi­dem­ment un hon­neur incomparable.

Mais le pro­phète pré­cise : « Mar­cher hum­ble­ment ». Il ne faut pas ou­blier, en ef­fet, que c’est Dieu qui nous in­vite à mar­cher avec lui. Ce n’est donc pas l’homme qui fixe le but de cette marche, ni le rythme, ni les étapes. L’homme est in­vi­té à em­boî­ter le pas, à épou­ser le des­sein de Dieu. Dieu est le maître du jeu. Le re­con­naître et l’accepter sup­pose de notre part une vraie conversion.

Le plus sou­vent, en ef­fet, c’est nous qui de­man­dons à Dieu de « mar­cher avec nous », d’entrer dans nos des­seins, de bé­nir nos pro­jets et d’en as­su­rer le suc­cès. Et nous croyons même lui faire hon­neur en im­plo­rant son aide et son secours.

Or, « mar­cher hum­ble­ment avec Dieu », c’est tout le contraire. Il s’agit de se lais­ser conduire par lui, sur le che­min qu’il a choi­si, en nous re­met­tant to­ta­le­ment à lui. C’est vrai­ment épou­ser son des­sein sur nous. Bref, ce que le Sei­gneur nous de­mande, en nous in­vi­tant à « mar­cher hum­ble­ment avec lui » c’est, en même temps que notre col­la­bo­ra­tion ai­mante, une hu­mi­li­té confiante.

Cette hu­mi­li­té-là n’écrase pas : elle élève. Car le des­sein de Dieu sur nous est un des­sein d’amour et de gran­deur. Dieu veut nous as­so­cier à sa vie, à sa gloire, et à sa joie di­vines. Il veut faire de nous ses in­times, ses fils. « Mar­cher hum­ble­ment avec ton Dieu », ce n’est donc pas mar­cher la tête basse, avec un vi­sage éteint, comme un es­clave. Bien au contraire, l’humilité, ici, va de pair avec la conscience de la gran­deur à la­quelle Dieu nous ap­pelle. Avec la conscience aus­si de la gra­tui­té de son don. « Mar­cher hum­ble­ment avec son Dieu » c’est s’avancer sur un che­min de gran­deur, dans la louange et l’action de grâce.

Eloi Le­clerc (1921-2016), Le Père Immense

Bio­gra­phie
Eloi Le­clerc est né à Lan­der­neau en 1921, dans une fa­mille de 11 en­fants. Dé­si­reux dès l’en­fance de de­ve­nir fran­cis­cain, il entre en 1939 au no­vi­ciat d’A­miens. En 1943, il part à Co­logne dans le cadre du Ser­vice du Tra­vail Obli­ga­toire (STO). L’an­née sui­vante, il est ar­rê­té en com­pa­gnie de 60 re­li­gieux ac­cu­sés comme lui de pro­pa­gande an­ti-na­zie et dé­por­té d’a­bord à Bu­chen­wald puis trans­fé­ré à Da­chau dans des condi­tions épou­van­tables à quelques jours de la ca­pi­tu­la­tion. Il ne ra­con­te­ra cette ex­pé­rience qu’en 1999 dans Le so­leil se lève sur As­sise. A son re­tour en France, il de­vient pro­fes­seur de phi­lo­so­phie et se met à écrire. Sa­gesse d’un pauvre le fait connaître en 1959. Suivent plu­sieurs livres consa­crés à Saint Fran­çois d’As­sise, Le maitre du dé­sir, mé­di­ta­tion sur l’Évangile se­lon Saint Jean, Le royaume ca­ché, qui mé­dite sur la pré­sence de Dieu au mi­lieu des pires épreuves.