M.-N. Tha­but. Dé­chif­frer ta pa­role illu­mine (Ps 118)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de di­manche prochain

Ps 118, 57, 72, 76-77, 127-130
57 Mon par­tage, Sei­gneur, je l’ai dit,
c’est d’ob­ser­ver tes pa­roles.
72 Mon bon­heur, c’est la loi de ta bouche, 
plus qu’un mon­ceau d’or ou d’argent.
76 Que j’aie pour conso­la­tion ton amour
se­lon tes pro­messes à ton ser­vi­teur !
77 Que vienne à moi ta ten­dresse et je vi­vrai :
ta loi fait mon plai­sir.
127 Aus­si j’aime tes vo­lon­tés,
plus que l’or le plus pré­cieux.
128 Je me règle sur cha­cun de tes pré­ceptes,
je hais tout che­min de men­songe.
129 Quelle mer­veille, tes exi­gences,
aus­si mon âme les garde !
130 Dé­chif­frer ta pa­role illu­mine
et les simples comprennent.

Sa­lo­mon, tout au moins au dé­but de son règne, avait tout com­pris : la vraie sa­gesse est le tré­sor le plus pré­cieux, et elle ne peut ve­nir que de Dieu. Dans ce psaume, c’est la même mé­di­ta­tion qui conti­nue : « Mon bon­heur, c’est la loi de ta bouche, plus qu’un mon­ceau d’or ou d’argent. »

Et le bon­heur, d’après ce psaume, c’est donc tout simple ; la bonne route, pour un croyant, c’est tout sim­ple­ment de suivre la Loi de Dieu. Le croyant connaît la dou­ceur de vivre dans la fi­dé­li­té aux com­man­de­ments de Dieu, voi­là ce que veut nous dire ce psaume : « Quelle mer­veille, tes exi­gences, aus­si mon âme les garde ! » 

Les quelques ver­sets re­te­nus aujourd’hui ne sont qu’une toute pe­tite par­tie du psaume 118 (119 dans la Bible), l’équivalent d’une seule strophe. En réa­li­té, il com­porte 176 ver­sets, c’est-à-dire 22 strophes de 8 ver­sets. 22…8… ces chiffres ne sont pas dus au hasard. 

Pour­quoi 22 strophes ? Parce qu’il y a 22 lettres dans l’alphabet hé­breu : chaque ver­set de chaque strophe com­mence par une même lettre et les strophes se suivent dans l’ordre de l’alphabet : en lit­té­ra­ture, on parle « d’acrostiche », mais ici, il ne s’agit pas d’une prouesse lit­té­raire, d’une per­for­mance ! Il s’agit d’une vé­ri­table pro­fes­sion de foi : ce psaume est un poème en l’honneur de la Loi, une mé­di­ta­tion sur ce don de Dieu qu’est la Loi, les com­man­de­ments, si vous pré­fé­rez. D’ailleurs, plus que de psaume, on fe­rait mieux de par­ler de li­ta­nie ! Une li­ta­nie en l’honneur de la Loi ! Voi­là qui nous est pas­sa­ble­ment étranger. 

Car une des ca­rac­té­ris­tiques de la Bible, un peu éton­nante pour nous, c’est le réel amour de la Loi qui ha­bite le croyant bi­blique. Les com­man­de­ments ne sont pas su­bis comme une do­mi­na­tion que Dieu exer­ce­rait sur nous, mais des conseils, les seuls conseils va­lables pour me­ner une vie heu­reuse. « Aus­si j’aime tes vo­lon­tés, plus que l’or le plus pré­cieux. Je me règle sur cha­cun de tes pré­ceptes, je hais tout che­min de men­songe. » Quand l’homme bi­blique dit cette phrase, il la pense de tout son cœur. 

Et, non seule­ment la Loi n’est pas su­bie comme une do­mi­na­tion, mais elle est ac­cueillie comme un ca­deau que Dieu fait à son peuple, le met­tant en garde contre toutes les fausses routes ; elle est l’expression de la sol­li­ci­tude du Père pour ses en­fants ; tout comme nous, par­fois, nous met­tons en garde un en­fant, un ami contre ce qui nous pa­raît être dan­ge­reux pour lui. On dit que Dieu « donne » sa Loi et elle est bien consi­dé­rée comme un « ca­deau ». Car Dieu ne s’est pas conten­té de li­bé­rer son peuple de la ser­vi­tude en Égypte ; lais­sé à lui-même, Is­raël ris­quait de re­tom­ber dans d’autres es­cla­vages pires en­core, peut-être. En don­nant sa loi, Dieu don­nait en quelque sorte le mode d’emploi de la li­ber­té. La Loi est donc l’expression de l’amour de Dieu pour son peuple. 

Il faut dire une fois de plus qu’on n’a pas at­ten­du le Nou­veau Tes­ta­ment pour dé­cou­vrir que Dieu est Amour et que fi­na­le­ment la Loi n’a pas d’autre but que de nous me­ner sur le che­min de l’amour. Toute la Bible est l’histoire de l’apprentissage du peuple élu à l’école de l’amour et de la vie fra­ter­nelle. Le livre du Deu­té­ro­nome di­sait : « Écoute Is­raël, le Sei­gneur ton Dieu est le Sei­gneur UN ; tu ai­me­ras1 le Sei­gneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force ». (Dt 6, 4). Et le livre du Lé­vi­tique en­chaî­nait : « Tu ai­me­ras ton pro­chain comme toi-même » (Lv 19, 18). Voi­ci le com­men­taire que les rab­bins fai­saient de ce ver­set : « Tu ai­me­ras ton pro­chain, de sorte que ce que tu dé­testes pour toi-même, tu ne le lui fe­ras pas à lui. » C’est ce que l’on ap­pe­lait « la Règle d’or ». Et le cé­lèbre rab­bin Hil­lel qui a pré­cé­dé Jé­sus de quelques di­zaines d’années (il a vé­cu de -70 à + 10) com­men­tait : « Ce que tu dé­testes pour toi-même, ne le fais pas à ton pro­chain : c’est là toute la To­rah, le reste est ex­pli­ca­tion. Va et étu­die. » Il ai­mait dire éga­le­ment : « Ne juge pas ton pro­chain jusqu’à ce que tu sois à sa place ». Jé­sus était exac­te­ment dans la même ligne lorsqu’il di­sait que les deux com­man­de­ments de l’amour de Dieu et de l’amour du pro­chain étaient le ré­su­mé de la loi juive. Quant à la « Règle d’or », il la re­pre­nait à son compte en di­sant : « Tout ce que vous vou­lez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : c’est la Loi et les Pro­phètes. » (Mt 7, 12). 

Pour re­ve­nir au psaume 118, il res­semble bien à une sorte de li­ta­nie : après les trois pre­miers ver­sets qui sont des af­fir­ma­tions sur le bon­heur des hommes fi­dèles à la loi, les 173 autres ver­sets s’adressent di­rec­te­ment à Dieu dans un style tan­tôt contem­pla­tif, tan­tôt sup­pliant du genre : « Ouvre mes yeux, que je contemple les mer­veilles de ta loi. » Et la li­ta­nie conti­nue, ré­pé­tant sans ar­rêt les mêmes for­mules ou presque : par exemple, en hé­breu, dans toutes les strophes, re­viennent huit mots tou­jours les mêmes en hé­breu pour dé­crire la loi. Seuls les amou­reux osent ain­si se ré­pé­ter sans ris­quer de se lasser. 

Huit mots tou­jours les mêmes et aus­si huit ver­sets dans cha­cune des 22 strophes : le chiffre 8, lui non plus, n’est pas dû au ha­sard ; dans la Bible, c’est le chiffre de la nou­velle créa­tion : la pre­mière Créa­tion a été faite par Dieu en 7 jours, donc le hui­tième jour se­ra ce­lui de la Créa­tion re­nou­ve­lée, des « cieux nou­veaux et de la terre nou­velle », se­lon une autre ex­pres­sion bi­blique. Celle-ci pour­ra sur­gir en­fin quand toute l’humanité vi­vra se­lon la loi de Dieu, c’est-à-dire dans l’amour puisque c’est la même chose !
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Note
1 « Tu ai­me­ras le Sei­gneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force » : tu ai­me­ras, ici, veut dire « tu t’attacheras » au Sei­gneur ton Dieu, à l’exclusion de tout autre. Le livre du Deu­té­ro­nome lutte en­core contre l’idolâtrie.