Be­noît XVI. Cy­rille d’A­lexan­drie, gar­dien de l’exactitude

27 juin

Une grande fi­gure : saint Cy­rille d’A­lexan­drie. Lié à la contro­verse chris­to­lo­gique qui condui­sit au Concile d’Éphèse de 431 et der­nier re­pré­sen­tant im­por­tant de la tra­di­tion alexan­drine, dans l’O­rient grec, Cy­rille fut plus tard dé­fi­ni le « gar­dien de l’exac­ti­tude » - qu’il faut com­prendre comme gar­dien de la vraie foi - et même « sceau des Pères ». Ces an­tiques ex­pres­sions ex­priment un fait qui est ca­rac­té­ris­tique de Cy­rille, c’est-à-dire la ré­fé­rence constante de l’Évêque d’A­lexan­drie aux au­teurs ec­clé­sias­tiques pré­cé­dents (par­mi ceux-ci, Atha­nase en par­ti­cu­lier), dans le but de mon­trer la conti­nui­té de sa théo­lo­gie avec la tra­di­tion. Il s’in­sère vo­lon­tai­re­ment, ex­pli­ci­te­ment dans la tra­di­tion de l’Église, dans la­quelle il re­con­naît la ga­ran­tie de la conti­nui­té avec les Apôtres et avec le Christ lui-même. Vé­né­ré comme saint aus­si bien en Orient qu’en Oc­ci­dent, saint Cy­rille fut pro­cla­mé doc­teur de l’Église en 1882 par le Pape Léon XIII, qui, dans le même temps, at­tri­bua ce titre éga­le­ment à un autre re­pré­sen­tant im­por­tant de la pa­tris­tique grecque, saint Cy­rille de Jé­ru­sa­lem. Ain­si, se ré­vé­laient l’at­ten­tion et l’a­mour pour les tra­di­tions chré­tiennes orien­tales de ce Pape, qui vou­lut en­suite pro­cla­mer saint Jean Da­mas­cène Doc­teur de l’Église, mon­trant ain­si que tant la tra­di­tion orien­tale qu’oc­ci­den­tale ex­prime la doc­trine de l’u­nique Église du Christ.

On sait très peu de choses sur la vie de Cy­rille avant son élec­tion sur l’im­por­tant siège d’A­lexan­drie. Ne­veu de Théo­phile, qui en tant qu’Évêque, di­ri­gea d’une main ferme et avec pres­tige le dio­cèse alexan­drin à par­tir de 385, Cy­rille na­quit pro­ba­ble­ment dans la même mé­tro­pole égyp­tienne entre 370 et 380. Il fut très tôt di­ri­gé vers la vie ec­clé­sias­tique et re­çut une bonne édu­ca­tion, tant cultu­relle que théo­lo­gique. En 403, il se trou­vait à Constan­ti­nople à la suite de son puis­sant oncle et il par­ti­ci­pa dans cette même ville au Sy­node ap­pe­lé du « Chêne », qui dé­po­sa l’Évêque de la ville, Jean (ap­pe­lé plus tard Chry­so­stome), mar­quant ain­si le triomphe du siège alexan­drin sur ce­lui, tra­di­tion­nel­le­ment ri­val, de Constan­ti­nople, où ré­si­dait l’empereur. A la mort de son oncle Théo­phile, Cy­rille en­core jeune fut élu Évêque de l’in­fluente Église d’A­lexan­drie en 412, qu’il gou­ver­na avec une grande éner­gie pen­dant trente-deux ans, vi­sant tou­jours à en af­fir­mer le pri­mat dans tout l’O­rient, éga­le­ment fort des liens tra­di­tion­nels avec Rome.

Deux ou trois ans plus tard, en 417 ou 418, l’Évêque d’A­lexan­drie se mon­tra réa­liste en re­com­po­sant la rup­ture de la com­mu­nion avec Constan­ti­nople, qui du­rait dé­sor­mais de­puis 406, suite à la dé­po­si­tion de Jean Chry­so­stome. Mais l’an­cienne op­po­si­tion avec le siège de Constan­ti­nople se ral­lu­ma une di­zaine d’an­nées plus tard, lors­qu’en 428, Nes­tor y fut élu, un moine sé­vère et fai­sant au­to­ri­té, de for­ma­tion an­tio­chienne. En ef­fet, le nou­vel Évêque de Constan­ti­nople sus­ci­ta très vite des op­po­si­tions, car dans sa pré­di­ca­tion, il pré­fé­rait pour Ma­rie le titre de « Mère du Christ » (Chris­totò­kos), à ce­lui - dé­jà très cher à la dé­vo­tion po­pu­laire - de « Mère de Dieu » (Theotò­kos). Le mo­tif de ce choix de l’Évêque Nes­tor était son adhé­sion à la chris­to­lo­gie de type an­tio­chien qui, pour pré­ser­ver l’im­por­tance de l’­hu­ma­ni­té du Christ, fi­nis­sait par en af­fir­mer la di­vi­sion de la di­vi­ni­té. Et ain­si, l’u­nion entre Dieu et l’­homme dans le Christ n’é­tait plus vé­ri­table, et, na­tu­rel­le­ment, on ne pou­vait plus par­ler de « Mère de Dieu ».

La ré­ac­tion de Cy­rille - alors le plus grand re­pré­sen­tant de la chris­to­lo­gie alexan­drine, qui en­ten­dait en re­vanche pro­fon­dé­ment sou­li­gner l’u­ni­té de la per­sonne du Christ - fut presque im­mé­diate, et se ma­ni­fes­ta par tous les moyens dé­jà à par­tir de 429, s’a­dres­sant éga­le­ment dans quelques lettres à Nes­tor lui-même. Dans la deuxième (PG 77, 44-49) que Cy­rille lui adres­sa, en fé­vrier 430, nous li­sons une claire af­fir­ma­tion du de­voir des Pas­teurs de pré­ser­ver la foi du Peuple de Dieu. Tel était son cri­tère, par ailleurs en­core va­lable au­jourd’­hui : la foi du Peuple de Dieu est l’ex­pres­sion de la tra­di­tion, elle est la ga­ran­tie de la saine doc­trine. Il écrit ain­si à Nes­tor : « Il faut ex­po­ser au peuple l’en­sei­gne­ment et l’in­ter­pré­ta­tion de la foi de la ma­nière la plus ir­ré­pré­hen­sible, et rap­pe­ler que ce­lui qui scan­da­lise ne se­rait-ce qu’un seul des pe­tits qui croient dans le Christ su­bi­ra un châ­ti­ment intolérable ».

Dans cette même lettre à Nes­tor - une lettre qui plus tard, en 451, de­vait être ap­prou­vée par le Concile de Chal­cé­doine, le qua­trième Concile œcu­mé­nique - Cy­rille dé­crit avec clar­té sa foi chris­to­lo­gique : « Nous af­fir­mons ain­si que les na­tures qui se sont unies dans une vé­ri­table uni­té sont dif­fé­rentes, mais de toutes les deux n’a ré­sul­té qu’un seul Christ et Fils ; non parce qu’en rai­son de l’u­ni­té ait été éli­mi­née la dif­fé­rence des na­tures, mais plu­tôt parce que di­vi­ni­té et hu­ma­ni­té, réunies en une union in­di­cible et iné­nar­rable, ont pro­duit pour nous le seul Sei­gneur et Christ et Fils ». Et ce­la est im­por­tant : réel­le­ment, la vé­ri­table hu­ma­ni­té et la vé­ri­table di­vi­ni­té s’u­nissent en une seule Per­sonne, Notre Sei­gneur Jé­sus Christ. C’est pour­quoi, pour­suit l’Évêque d’A­lexan­drie, « nous pro­fes­se­rons un seul Christ et Sei­gneur, non dans le sens où nous ado­rons l’­homme avec le Lo­gos, pour ne pas in­si­nuer l’i­dée de la sé­pa­ra­tion lorsque nous di­sons « avec », mais dans le sens où nous ado­rons un seul et le même, car son corps n’est pas étran­ger au Lo­gos, avec le­quel il s’as­sied éga­le­ment aux cô­tés de son Père, non comme si deux fils s’as­seyaient à cô­té de lui, mais bien un seul uni avec sa propre chair ».

Très vite, l’Évêque d’A­lexan­drie, grâce à de sages al­liances, ob­tint que Nes­tor soit condam­né à plu­sieurs re­prises : par le siège ro­main, puis par une sé­rie de douze ana­thèmes qu’il com­po­sa lui-même et, en­fin, par le Concile qui se tint à Éphèse en 431, le troi­sième concile œcu­mé­nique. L’as­sem­blée, qui connut des épi­sodes tu­mul­tueux et une al­ter­nance de mo­ments fa­vo­rables et de mo­ments dif­fi­ciles, se conclut par le pre­mier grand triomphe de la dé­vo­tion à Ma­rie et avec l’exil de l’Évêque de Constan­ti­nople, qui ne vou­lait pas re­con­naître à la Vierge le titre de « Mère de Dieu », à cause d’une chris­to­lo­gie er­ro­née, qui sus­ci­tait des di­vi­sions dans le Christ lui-même. Après avoir ain­si pré­va­lu sur son ri­val et sur sa doc­trine, Cy­rille sut ce­pen­dant par­ve­nir, dès 433, à une for­mule théo­lo­gique de com­pro­mis et de ré­con­ci­lia­tion avec les An­tio­chiens. Et ce­la aus­si est si­gni­fi­ca­tif : d’une part, il y a la clar­té de la doc­trine de la foi, mais de l’autre, éga­le­ment la re­cherche in­tense de l’u­ni­té et de la ré­con­ci­lia­tion. Au cours des an­nées sui­vantes, il se consa­cra de toutes les fa­çons pos­sibles à dé­fendre et à éclair­cir sa po­si­tion théo­lo­gique jus­qu’à sa mort, qui eut lieu le 27 juin 444.

Les écrits de Cy­rille - vrai­ment très nom­breux et lar­ge­ment pu­bliés éga­le­ment dans di­verses tra­duc­tions la­tines et orien­tales dé­jà de son vi­vant, té­moi­gnant de leur suc­cès im­mé­diat - sont d’une im­por­tance pri­mor­diale pour l’­his­toire du chris­tia­nisme. Ses com­men­taires de nom­breux livres vé­té­ro-tes­ta­men­taires et du Nou­veau Tes­ta­ment, par­mi les­quels tout le Penta­teuque, Isaïe, les Psaumes et les Évan­giles de Jean et de Luc, sont im­por­tants. Ses nom­breuses œuvres doc­tri­nales sont éga­le­ment no­tables ; dans celles-ci re­vient la dé­fense de la foi tri­ni­taire contre les thèses ariennes et contre celles de Nes­tor. La base de l’en­sei­gne­ment de Cy­rille est la tra­di­tion ec­clé­sias­tique, et en par­ti­cu­lier, comme je l’ai men­tion­né, les écrits d’A­tha­nase, son grand pré­dé­ces­seur sur le siège alexan­drin. Par­mi les autres écrits de Cy­rille, il faut en­fin rap­pe­ler les livres Contre Ju­lien, der­nière grande ré­ponse aux po­lé­miques an­ti­chré­tiennes, dic­tée par l’Évêque d’A­lexan­drie pro­ba­ble­ment au cours des der­nières an­nées de sa vie, pour ré­pondre à l’œuvre Contre les Ga­li­léens, écrite de nom­breuses an­nées au­pa­ra­vant, en 363, par l’empereur qui fut qua­li­fié d’A­po­stat pour avoir aban­don­né le chris­tia­nisme dans le­quel il avait été éduqué.

La foi chré­tienne est tout d’a­bord une ren­contre avec Jé­sus, « une Per­sonne qui donne à la vie un nou­vel ho­ri­zon » (Enc. Deus ca­ri­tas est, n. 1). Saint Cy­rille d’A­lexan­drie a été un té­moin in­las­sable et ferme de Jé­sus Christ, Verbe de Dieu in­car­né, sou­li­gnant en par­ti­cu­lier son uni­té, comme il le ré­pète en 433 dans la pre­mière lettre (PG 77, 228-237) à l’Évêque Suc­cen­so : « Un seul est le Fils, un seul le Sei­gneur Jé­sus Christ, que ce soit avant l’in­car­na­tion ou après l’in­car­na­tion. En ef­fet, le Lo­gos né de Dieu le Père n’é­tait pas un fils, et ce­lui né de la Sainte Vierge un autre fils ; mais nous croyons que pré­ci­sé­ment Ce­lui qui existe de­puis toute éter­ni­té est né éga­le­ment se­lon la chair d’une femme ». Cette af­fir­ma­tion, au-de­là de sa si­gni­fi­ca­tion doc­tri­nale, montre que la foi en Jé­sus Lo­gos né du Père est éga­le­ment bien en­ra­ci­née dans l’­his­toire, car, comme l’af­firme saint Cy­rille, ce même Jé­sus est ve­nu dans le temps avec la nais­sance de Ma­rie, la Theotò­kos, et il se­ra, se­lon sa pro­messe, tou­jours avec nous. Et ce­la est im­por­tant : Dieu est éter­nel, il est né d’une femme, et il reste avec nous chaque jour. Nous vi­vons dans cette cer­ti­tude, en elle nous trou­vons le che­min de notre vie.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 7 oc­tobre 2007
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