M.-N. Tha­but. Le Sei­gneur écoute les humbles (Ps 68)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de ce dimanche

PS 68
8 C’est pour toi que j’en­dure l’in­sulte,
que la honte me couvre le vi­sage :
9 je suis un étran­ger pour mes frères,
un in­con­nu pour les fils de ma mère.
10 L’a­mour de ta mai­son m’a per­du ;
on t’in­sulte et l’in­sulte re­tombe sur moi

14 Et moi je te prie, Sei­gneur :
c’est l’­heure de ta grâce :
dans ton grand amour, Dieu, ré­ponds-moi,
par ta vé­ri­té sauve-moi,
toi qui peux vrai­ment me sau­ver.
17 Ré­ponds-moi, Sei­gneur,
car il est bon ton amour ;
dans ta grande ten­dresse, regarde-moi.

33 Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie à vous qui cher­chez Dieu ! »
34 Car le Sei­gneur écoute les humbles,
il n’ou­blie pas les siens em­pri­son­nés.
35 Que le ciel et la terre le cé­lèbrent,
les mers et tout leur peuplement !

C’est bien parce que le psal­miste est convain­cu de cette der­nière phrase : « Le Sei­gneur écoute les humbles, il n’oublie pas les siens em­pri­son­nés » qu’il ose dire tout ce qui pré­cède. Car ce psaume est jus­te­ment le cri de dé­tresse d’un mal­heu­reux, d’un hu­mi­lié, peut-être d’un em­pri­son­né. Ap­pa­rem­ment, il s’agit d’un croyant per­sé­cu­té pour sa foi, puisqu’il dit : « C’est pour toi (sous-en­ten­du toi-Dieu) que j’endure l’insulte et que la honte me couvre le vi­sage : l’amour de ta mai­son m’a per­du ; on t’insulte et l’insulte re­tombe sur moi. »

La per­sé­cu­tion est mal­heu­reu­se­ment une si­tua­tion bien connue en Is­raël : d’une part, les pro­phètes ont tous été per­sé­cu­tés au sein même de leur peuple : ce fut le cas avec Jé­ré­mie, et on en di­rait au­tant de tous les autres. D’autre part, et sur­tout, le peuple lui-même a été per­sé­cu­té par les autres peuples. Si on y ré­flé­chit, il n’est pas éton­nant que le peuple choi­si par Dieu pour être son pro­phète su­bisse le même sort que les pro­phètes individuels.

Mais pour­quoi un pro­phète ne meurt-il presque ja­mais dans son lit ? Pour­quoi faut-il qu’il su­bisse la honte et les in­sultes ? De la même ma­nière Jé­sus di­ra : « Il fal­lait que le Fils de l’homme souf­frît… » Pour­quoi est-ce in­évi­table ? On peut dire qu’un pro­phète est un peu l’interprète de Dieu, on dit qu’il est la « bouche de Dieu » puisqu’il pro­clame sa Pa­role. Or on sait bien que « nos pen­sées ne sont pas les pen­sées de Dieu et que ses che­mins ne sont pas nos che­mins », et qu’il y a la même dis­tance entre nos pen­sées et celles de Dieu qu’entre la terre et le ciel ! comme dit Isaïe (Is 55, 8-9). Si donc le pro­phète se fait l’écho fi­dèle des pen­sées de Dieu, il est sans cesse en contra­dic­tion avec à peu près tout le monde ; il est condam­né à être sans cesse à contre-cou­rant. Sa pa­role, par­fois sa simple pré­sence est un ap­pel à la jus­tice, à la sain­te­té (c’est-à-dire concrè­te­ment l’amour des frères), au par­tage, toutes choses dont nous n’avons guère envie. 

Écou­ter de belles pa­roles, c’est fa­cile, mais les pro­phètes ne se contentent pas de dire de belles pa­roles, ils ap­pellent à chan­ger de vie, ce qui est au­tre­ment plus dé­ran­geant. La pré­di­ca­tion des vé­ri­tables pro­phètes res­semble à un pro­jec­teur bra­qué sur les re­coins de notre vie et tout spé­cia­le­ment sur notre at­ti­tude en­vers les autres. Dans bien des cas, nous pré­fé­rons éteindre la lumière.

Par mo­ments, cette hos­ti­li­té sub­merge le pro­phète : Moïse a eu ses mo­ments de dé­cou­ra­ge­ment. Élie a sup­plié de mou­rir. Jé­ré­mie a re­gret­té d’être né. Voi­ci quelques lignes de lui : « Mau­dit, le jour où je fus en­fan­té ! Le jour où ma mère m’enfanta, qu’il ne de­vienne pas bé­ni ! Mau­dit l’homme qui an­non­ça à mon père : ‘Un fils t’est né!’ Et pour­quoi Dieu ne m’a-t-il pas fait mou­rir dès le sein ? Ma mère se­rait de­ve­nue ma tombe, sa gros­sesse n’arrivant ja­mais à terme. Pour­quoi suis-je donc sor­ti du sein, pour connaître peine et af­flic­tion, pour être chaque jour mi­né par la honte ? » (Au pas­sage, on ne peut que re­mar­quer la pa­ren­té de ce texte avec le livre de Job ; ce qui n’a rien d’étonnant puisque le per­son­nage de Job re­pré­sente le peuple d’Israël dans ses mo­ments de détresse).

Je re­viens à notre psaume : ce­lui qui parle se com­pare à un noyé qui est en train de perdre pied : il n’a plus la force de re­mon­ter. Je vous lis les pre­miers ver­sets qui ne font pas par­tie de la li­tur­gie de ce jour : « Sauve-moi, mon Dieu : les eaux montent jusqu’à ma gorge ! J’enfonce dans la vase du gouffre, rien qui me re­tienne ; je des­cends dans l’abîme des eaux ; le flot m’engloutit. » (Là on croit en­tendre les pa­roles de Jonas).

Mais même au fond du gouffre, un vrai pro­phète ne perd pas confiance : la Pa­role qui lui cause tant de mal­heurs est en même temps son sou­tien et notre psaume, après toute une sé­rie de la­men­ta­tions se trans­forme en prière pour se ter­mi­ner en ac­tion de grâce, dé­jà, car il est sûr, mal­gré tout, d’être exau­cé. Com­men­çons par la prière : « Et moi, je te sup­plie, Sei­gneur, c’est l’heure de ta grâce… Tire-moi de la boue, si­non je m’enfonce : que j’échappe à ceux qui me haïssent, à l’abîme des eaux. Que les flots ne me sub­mergent pas, que le gouffre ne m’avale, que la gueule du puits ne se ferme pas sur moi. » Là on croi­rait en­tendre Jé­ré­mie en per­sonne, lui qui a été je­té un jour dans un puits pour avoir te­nu sur le Temple des pro­pos qui n’ont pas plu : il a osé dire « cette Mai­son sur la­quelle le Nom de Dieu a été pro­cla­mé, vous la pre­nez pour une ca­verne de bandits ».

Entre pa­ren­thèses, Jé­sus a te­nu à son tour à peu près les mêmes pro­pos en chas­sant les ven­deurs du Temple et quand saint Jean ra­conte cet épi­sode, il cite jus­te­ment une phrase de notre psaume d’aujourd’hui : « Le zèle de ta mai­son me dé­vo­re­ra. » (Jn 2, 17)

En­fin ce psaume se ter­mine par une prière d’action de grâce : c’est une don­née per­ma­nente de la prière juive que la sup­pli­ca­tion et l’action de grâce soient tou­jours étroi­te­ment mê­lées. Ici, le psal­miste chante dé­jà vic­toire : non seule­ment lui-même se­ra sau­vé, mais le peuple en­ten­dra en­fin la voix de son Dieu et le bon­heur pour tous pour­ra s’installer : « Je loue­rai le nom de Dieu par un can­tique, je vais le ma­gni­fier, lui rendre grâce. Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête : Vie et joie, à vous qui cher­chez Dieu ! »