M.-N. Tha­but. Cé­lèbre ton Dieu, ô Sion ! (Ps 147)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de la so­len­ni­té de la Fête-Dieu

Ps 147
12 Glo­ri­fie le Sei­gneur Jé­ru­sa­lem !
Cé­lèbre ton Dieu, ô Sion !
13 Il a conso­li­dé les barres de tes portes,
dans tes murs il a bé­ni tes enfants.

14 Il fait ré­gner la paix à tes fron­tières
et d’un pain de fro­ment te ras­sa­sie.
15 Il en­voie sa pa­role sur la terre :
ra­pide, son verbe la parcourt.

19 Il ré­vèle sa pa­role à Ja­cob,
ses vo­lon­tés et ses lois à Is­raël.
20 Pas un peuple qu’il ait ain­si trai­té ;
nul autre n’a connu ses vo­lon­tés.

« Glo­ri­fie le Sei­gneur Jé­ru­sa­lem ! Cé­lèbre ton Dieu, ô Sion ! » Il faut en­tendre ce pa­ral­lé­lisme : Sion et Jé­ru­sa­lem, c’est la même chose. Et, d’ailleurs, quand on parle de Sion ou de Jé­ru­sa­lem, ici, plu­tôt que de la ville, il s’agit des ha­bi­tants, c’est-à-dire du peuple d’Israël, en définitive.

Je re­viens à cette phrase : « Glo­ri­fie le Sei­gneur Jé­ru­sa­lem ! » On peut la da­ter fa­ci­le­ment : nous sommes au re­tour de l’exil à Ba­by­lone, donc à la fin du sixième siècle ; il a fal­lu re­cons­truire la ville et re­dres­ser le Temple. Sans l’aide de Dieu rien de tout ce­la n’aurait été pos­sible : « Il a conso­li­dé les barres des portes de Jérusalem. »

Dans le psaume pré­cé­dent, Dieu est ap­pe­lé le « bâ­tis­seur de Jé­ru­sa­lem » et le « ras­sem­bleur des dis­per­sés d’Israël » (Ps 146, 2). Mais ce n’est pas seule­ment un tra­vail d’architecte que Dieu a fait : ce re­tour au pays est une vé­ri­table res­tau­ra­tion du peuple, une vie nou­velle va com­men­cer ; une vie dans la paix et la sé­cu­ri­té : « Il fait ré­gner la paix à tes fron­tières et d’un pain de fro­ment te ras­sa­sie. » En Exil, on a man­gé le pain des larmes, le pain d’amertume ; le re­tour au pays, c’est le temps de l’abondance, le pain de fro­ment qui rassasie.

Le deuxième ac­cent très fort de ce psaume, c’est la conscience ai­guë du pri­vi­lège que re­pré­sente l’élection d’Israël : « Pas un peuple qu’il ait ain­si trai­té, nul autre n’a connu ses volontés. »

Voi­ci ce qu’en dit le livre du Deu­té­ro­nome : « Tu es un peuple consa­cré au Sei­gneur ton Dieu : c’est toi qu’il a choi­si pour être son peuple, son do­maine par­ti­cu­lier par­mi tous les peuples de la terre… C’est uni­que­ment à tes pères que le Sei­gneur ton Dieu s’est at­ta­ché par amour. Après eux, entre tous les peuples, c’est leur des­cen­dance qu’il a choi­sie, ce qu’il fait en­core aujourd’hui avec vous. » (Dt 7, 6 ; 10, 15) Il s’agit d’un choix libre et in­ex­pli­qué de Dieu, un choix dont on ne cesse de s’émerveiller et de rendre grâce.

Voi­ci un autre pas­sage du livre du Deu­té­ro­nome : « In­ter­roge donc les temps an­ciens qui t’ont pré­cé­dé, de­puis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre : d’un bout du monde à l’autre, est-il ar­ri­vé quelque chose d’aussi grand, a-t-on ja­mais connu rien de pa­reil ? Est-il un peuple qui ait en­ten­du comme toi la voix de Dieu par­lant du mi­lieu du feu, et qui soit res­té en vie ? Est-il un dieu qui ait en­tre­pris de se choi­sir une na­tion, de ve­nir la prendre au mi­lieu d’une autre, à tra­vers des épreuves, des signes, des pro­diges et des com­bats, à main forte et à bras éten­du, et par des ex­ploits ter­ri­fiants – comme tu as vu le Sei­gneur ton Dieu le faire pour toi en Égypte ? Il t’a été don­né de voir tout ce­la pour que tu saches que c’est le Sei­gneur qui est Dieu, il n’y en a pas d’autre. Du haut du ciel, il t’a fait en­tendre sa voix pour t’instruire ; sur la terre, il t’a fait voir son feu im­pres­sion­nant, et tu as en­ten­du ce qu’il te di­sait du mi­lieu du feu. » (Dt 4, 32-36) À vues hu­maines, ce choix ne s’explique pas ; la seule ex­pli­ca­tion que Moïse ait trou­vée est celle-ci : « Parce qu’il a ai­mé tes pères et qu’il a choi­si leur des­cen­dance, en per­sonne il t’a fait sor­tir d’Égypte. » (Dt 4, 37) C’est donc tout sim­ple­ment une his­toire d’amour, il n’y a pas d’autre ex­pli­ca­tion. Et tout l’Ancien Tes­ta­ment dé­roule cette his­toire d’amour bien éton­nante entre un tout pe­tit peuple sou­vent in­fi­dèle et le Dieu de l’univers qui, pour au­tant, ne l’abandonne jamais.

Si le peuple élu est heu­reux et fier de ce choix de Dieu, il sait qu’il n’y a pas là ma­tière à s’enorgueillir : Moïse leur di­sait : « Si le Sei­gneur s’est at­ta­ché à vous, s’il vous a choi­sis, ce n’est pas que vous soyez le plus nom­breux de tous les peuples, car vous êtes le plus pe­tit de tous. C’est par amour. »

À l’origine, dans la pen­sée d’Israël, la conscience de vivre une Al­liance avec le Dieu du Si­naï n’excluait pas que d’autres peuples aient leurs propres dieux pro­tec­teurs. Is­raël n’était pas en­core mo­no­théiste : il était « mo­no­lâtre » (on dit éga­le­ment « hé­no­théiste ») c’est-à-dire qu’il ne ren­dait de culte qu’à un seul Dieu, le Dieu du Si­naï, ce­lui qui l’avait li­bé­ré d’Égypte. Il ne de­vint réel­le­ment « mo­no­théiste » que pen­dant l’Exil à Ba­by­lone (au sixième siècle avant notre ère). Ce fut alors un nou­veau saut dans la foi, la dé­cou­verte de l’universalisme : si Dieu était le Dieu unique, alors, il était éga­le­ment ce­lui de tous les peuples.

L’élection d’Israël n’était pas dé­non­cée pour au­tant et l’on trouve sous la plume du pro­phète Isaïe des phrases ma­gni­fiques en ce sens : « Toi, Is­raël, mon ser­vi­teur, Ja­cob que j’ai choi­si, des­cen­dance d’Abraham mon ami : aux ex­tré­mi­tés de la terre je t’ai sai­si, du bout du monde je t’ai ap­pe­lé ; je t’ai dit : Tu es mon ser­vi­teur, je t’ai choi­si, je ne t’ai pas re­je­té. Ne crains pas : je suis avec toi ; ne sois pas trou­blé : je suis ton Dieu. Je t’affermis ; oui, je t’aide, je te sou­tiens de ma main vic­to­rieuse. » (Is 41, 8-10) C’est le même Isaïe qui sut faire com­prendre à ses contem­po­rains que leur élec­tion pre­nait dé­sor­mais un autre vi­sage, ce­lui d’une vo­ca­tion au ser­vice des autres peuples : être au­près d’eux le té­moin de Dieu. C’est le sens, entre autres des quatre textes que l’on ap­pelle « Les chants du Ser­vi­teur » : « Je fais de toi la lu­mière des na­tions, pour que mon sa­lut par­vienne jusqu’aux ex­tré­mi­tés de la terre. » (Is 49 ‚6)