M.-N. Tha­but. Ob­te­nir la vie éternelle

La Tri­ni­té, Bible (~1270)
Ini­tiale D du Psaume 109
BM Arles

Ma­rie-Noël Tha­but, bibliste

Jn 3, 16-18
16 Dieu a tel­le­ment ai­mé le monde
qu’il a don­né son Fils unique,
afin que qui­conque croit en lui ne se perde pas,
mais ob­tienne la vie éter­nelle.
17 Car Dieu a en­voyé son Fils dans le monde,
non pas pour ju­ger le monde,
mais pour que, par lui, le monde soit sau­vé.
18 Ce­lui qui croit en lui échappe au Ju­ge­ment ;
ce­lui qui ne croit pas est dé­jà ju­gé,
du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

DIEU A TEL­LE­MENT AI­MÉ LE MONDE QU’IL A DON­NÉ SON FILS UNIQUE
« Dieu a tel­le­ment ai­mé le monde qu’Il a don­né son Fils unique » ; c’est le grand pas­sage de l’Ancien Tes­ta­ment au Nou­veau Tes­ta­ment qui est dit là. Dieu aime le monde, c’est-à-dire l’humanité : on le sa­vait dé­jà dans l’Ancien Tes­ta­ment ; c’était même la grande dé­cou­verte du peuple d’Israël. La grande nou­veau­té du Nou­veau Tes­ta­ment, c’est le don du Fils pour le sa­lut de tous les hommes.

« Dieu a tant ai­mé le monde qu’Il a don­né son Fils unique afin que qui­conque croit en lui ne se perde pas, mais ob­tienne la vie éter­nelle. » Si je com­prends bien, il suf­fit de croire en lui pour être sau­vé. Voi­là la grande nou­velle de l’évangile, et de ce­lui de Jean en par­ti­cu­lier ; voi­ci ce qu’il dit dans le Pro­logue : « Mais à tous ceux qui l’ont re­çu, il a don­né de pou­voir de­ve­nir en­fants de Dieu, eux qui croient en son nom. » (Jn 1, 12) Et en­core un peu plus loin au cha­pitre 3, Jean rap­porte cette pa­role de Jé­sus : « Ce­lui qui croit au Fils a la vie éter­nelle. » (Jn 3, 36 // 6,47)

Et quand il dit « vie éter­nelle », Jé­sus évoque autre chose que la vie bio­lo­gique, bien sûr, il parle de cette autre di­men­sion de la vie qu’est la vie de l’Esprit en nous, celle qui nous a été in­suf­flée au jour de notre Bap­tême (Jn 5, 24 ; 11, 26). Pour lui, c’est ce­la le sa­lut. Être sau­vé, au sens bi­blique, c’est vivre en paix avec soi et avec les autres, c’est vivre en frères des hommes et en fils de Dieu. Pour ce­la, il suf­fit, nous dit Jé­sus, de nous tour­ner vers lui. Pour pou­voir être en per­ma­nence ins­pi­ré par son Es­prit qui nous souffle des com­por­te­ments de frères et de fils.

Pour par­ler à la ma­nière de la Bible, on di­ra : « Il suf­fit de le­ver les yeux vers Jé­sus pour être sau­vé. » C’est une nou­velle ex­tra­or­di­naire, si on veut bien la prendre au sé­rieux ! Il nous suf­fit de nous tour­ner vers lui, et d’accepter de le lais­ser trans­for­mer nos cœurs de pierre en cœurs de chair.

SUR LE VI­SAGE DU CRU­CI­FIÉ, L’HUMANITÉ DÉ­COUVRE EN­FIN LE VRAI VI­SAGE DU DIEU
Pour­quoi ? Parce que sur le vi­sage du cru­ci­fié, qui donne sa vie li­bre­ment, l’humanité dé­couvre en­fin le vrai vi­sage du Dieu de ten­dresse et de par­don, à l’opposé du Dieu do­mi­na­teur et ven­geur que nous ima­gi­nons par­fois mal­gré nous. « Ce­lui qui m’a vu a vu le Père » dit Jé­sus à ses dis­ciples dans le même évan­gile de Jean (Jn 14, 9).

La seule chose qui nous est de­man­dée, c’est de croire en Dieu qui sauve pour être sau­vés, de croire en Dieu qui li­bère pour être li­bé­rés. Il nous suf­fit de le­ver vers Jé­sus un re­gard de foi pour être sau­vés. C’est ce re­gard de foi, et lui seul, qui per­met à Jé­sus de nous sau­ver. Et là, on ne peut pas ne pas pen­ser à toutes les fois dans les évan­giles où Jé­sus re­lève quelqu’un en lui di­sant « Ta foi t’a sau­vé ».1

Cette an­nonce de Jé­sus, dans son en­tre­tien avec Ni­co­dème, Jean la mé­dite au pied de la Croix. C’est là que lui re­vient en mé­moire une pro­phé­tie de Za­cha­rie qui an­non­çait le sa­lut et la conver­sion de Jé­ru­sa­lem à la suite de la mort d’un homme ai­mé comme un « fils unique » : « Je ré­pan­drai sur la mai­son de Da­vid et sur les ha­bi­tants de Jé­ru­sa­lem un es­prit de grâce et de sup­pli­ca­tion. Ils re­gar­de­ront vers moi. Ce­lui qu’ils ont trans­per­cé, ils fe­ront une la­men­ta­tion sur lui, comme on se la­mente sur un fils unique ; ils pleu­re­ront sur lui amè­re­ment, comme on pleure sur un pre­mier-né. Ce jour-là, il y au­ra une source qui jailli­ra pour la mai­son de Da­vid et pour les ha­bi­tants de Jé­ru­sa­lem : elle les la­ve­ra de leur pé­ché et de leur souillure. » (Za 12, 10…13,1)

Je pense que, pour Saint Jean, cette pro­phé­tie de Za­cha­rie est une lu­mière très im­por­tante ; quand il mé­dite sur le mys­tère du sa­lut ac­com­pli par Jé­sus-Christ, c’est à elle qu’il se ré­fère. On la re­trouve dans l’Apocalypse : « Voi­ci qu’il vient avec les nuées, tout œil le ver­ra, ils le ver­ront, ceux qui l’ont trans­per­cé ; et sur lui se la­men­te­ront toutes les tri­bus de la terre. » (Ap 1, 7)

Et, du coup, nous com­pre­nons mieux l’expression « fils unique » : « Dieu a tel­le­ment ai­mé le monde qu’Il a don­né son Fils unique ». Dé­jà, au tout dé­but de l’évangile, Jean en avait par­lé : « Le Verbe s’est fait chair, il a ha­bi­té par­mi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il il tient de son Père, comme Fils unique, plein de grâce et de vé­ri­té. » (Jn 1,14). Il est l’unique parce qu’il est la plé­ni­tude de la grâce et de la vé­ri­té ; il est l’unique, aus­si, au sens de Za­cha­rie, parce qu’il est l’unique source de vie éter­nelle ; il suf­fit de le­ver les yeux vers lui pour être sau­vé ; il est l’unique, en­fin, parce que c’est lui qui prend la tête de l’humanité nou­velle. Là en­core je re­trouve Paul : le pro­jet de Dieu c’est que l’humanité tout en­tière soit réunie en Jé­sus et vive de sa vie qui est l’entrée dans la com­mu­nion d’amour de la Tri­ni­té. C’est ce­la qu’il ap­pelle le sa­lut, ou la vie éter­nelle ; c’est-à-dire la vraie vie ; non pas une vie après la vie, mais une autre di­men­sion de la vie, dès ici-bas. Ailleurs Saint Jean le dit bien : « La vie éter­nelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et ce­lui que tu as en­voyé, Jé­sus Christ. » (Jn 17, 3) Et connaître Dieu, c’est sa­voir qu’Il est miséricorde.

Et c’est ce­la le sens de l’expression « échap­per au ju­ge­ment », c’est-à-dire à la sé­pa­ra­tion : il nous suf­fit de croire à la mi­sé­ri­corde de Dieu pour y en­trer. Je prends un exemple : si j’ai bles­sé quelqu’un, et que je crois qu’il peut me par­don­ner, je vais me pré­ci­pi­ter dans ses bras et nous pour­rons nous ré­con­ci­lier ; mais si je ne crois pas qu’il puisse me par­don­ner, je vais res­ter avec le poids de mon re­mords ; comme dit le psaume 51 : « ma faute est de­vant moi sans re­lâche. » C’est de­vant moi qu’elle est sans re­lâche, mais il nous suf­fit de sor­tir de nous-mêmes et de croire au par­don de Dieu pour être pardonnés.

Il nous suf­fit donc de croire pour être sau­vés mais nous ne se­rons pas sau­vés mal­gré nous. Nous res­tons libres de ne pas croire, mais alors nous nous condam­nons nous-mêmes : « Ce­lui qui ne croit pas est dé­jà ju­gé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. » Mais « Ce­lui qui croit en lui échappe au ju­ge­ment ». C’est bien ce qu’a fait le bon lar­ron : sa vie n’avait rien d’exemplaire mais il a le­vé les yeux sur ce­lui que les hommes ont trans­per­cé. En ré­ponse, il a en­ten­du la phrase que nous rê­vons tous d’entendre : « Aujourd’hui même tu se­ras avec moi dans le Pa­ra­dis. »
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Note
1 Le mot « croire », Chou­ra­qui le tra­duit par « adhé­rer » : il ne s’agit donc pas d’une opi­nion. Croire, chez Jean, a un sens très fort. Adhé­rer à Jé­sus, c’est être gref­fé sur lui, in­sé­pa­rable de lui. Ce n’est pas un ha­sard si c’est le même Jean qui évoque l’image de la vigne et des sar­ments. Saint Paul, lui, em­ploie l’image de la tête et des membres.

Com­plé­ment 
Une fois de plus, Paul est très proche de Jean : « Si, de ta bouche, tu af­firmes que Jé­sus est Sei­gneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a res­sus­ci­té d’entre les morts, alors tu se­ras sau­vé. » (Rm 10, 9)