M.-N. Tha­but. De­vant ta face, dé­bor­de­ment de joie ! (Ps 15)

Le roi Da­vid et ses mu­si­ciens (~1100)
Mu­sée des Au­gus­tins, Toulouse

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de ce dimanche

Ps 15, 5.-11

5 Sei­gneur, mon par­tage et ma coupe :
de toi dé­pend mon sort.
8 Je garde le Sei­gneur de­vant moi sans re­lâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même re­pose en confiance :
10 tu ne peux m’a­ban­don­ner à la mort 
ni lais­ser ton ami voir la corruption.

11 Tu m’ap­prends le che­min de la vie :
de­vant ta face, dé­bor­de­ment de joie !
À ta droite, éter­ni­té de délices !

LE GRAND EN­JEU
Dans les ver­sets qui nous sont pro­po­sés au­jourd’­hui, tout a l’air si simple ! Dieu, c’est toi et toi seul, mon Dieu, je n’aime que Toi. Le « ma­riage » par­fait en quelque sorte ! Et vous connais­sez le ne­gro spi­ri­tual qui s’en est ins­pi­ré : « Tu es, Sei­gneur, le lot de mon cœur, Tu es mon hé­ri­tage, En Toi, Sei­gneur, j’ai mis mon bon­heur, Toi, mon seul par­tage. » En réa­li­té, sous des ap­pa­rences bien simples, ce psaume tra­duit un com­bat ter­rible, ce­lui de la fi­dé­li­té à la vraie foi : exac­te­ment ce dont il était ques­tion dans la pre­mière lec­ture, quand Da­niel ex­hor­tait ses frères à ne pas re­nier leur foi mal­gré la per­sé­cu­tion du roi grec An­tio­chus Épiphane.

Ce com­bat de la fi­dé­li­té a été le lot d’Is­raël de­puis le dé­but. Si Moïse, dès la pé­riode de l’Exode, s’est mon­tré si ferme là-des­sus, c’est parce que le dan­ger de l’i­do­lâ­trie était bien réel : rap­pe­lez-vous l’é­pi­sode du veau d’or (Ex 32). Sous pré­texte que Moïse tar­dait un peu trop à re­des­cendre de la mon­tagne, le peuple s’est em­pres­sé d’ou­blier toutes ses belles pro­messes. On avait pro­mis : « Tout ce que Dieu a dit, nous le fe­rons. » Et Dieu a bien dit de ne pas se fa­bri­quer de sta­tues, c’est trop dan­ge­reux. Pour­quoi est-ce dan­ge­reux de tom­ber dans l’idolâtrie ? Parce qu’on fi­ni­rait par croire vrai­ment qu’il existe d’autres dieux à qui l’on peut faire confiance. Oui, mais, c’est trop in­con­for­table, ce Dieu in­sai­sis­sable, loin­tain. On ne sait rien de lui, on n’a pas prise sur lui. Alors, puisque Moïse tar­dait, on a eu vite fait de convaincre Aa­ron et on a fa­bri­qué une belle sta­tue, un veau tout en or.

Et puis, de nou­veau, quand on est en­tré en Ca­naan, le dan­ger d’i­do­lâ­trie a été per­ma­nent : quand tout ne va pas comme on vou­drait, quand sur­vient la guerre, la fa­mine, l’é­pi­dé­mie, ne croyez-vous pas que deux sû­re­tés valent mieux qu’une ? Et puis, qui nous dit que notre Dieu à nous, ce­lui qui nous a ac­com­pa­gnés dans le Si­naï, a du pou­voir ici, en Ca­naan ? Ne se­rait-ce pas plu­tôt Baal, le dieu des Ca­na­néens, qui règne ici ?

Alors, quand on ne sait plus à quel saint se vouer, comme on dit au­jourd’­hui, on est bien ten­té de prier tous les dieux pos­sibles et ima­gi­nables. Et vous sa­vez bien qu’on l’a fait : le roi Achaz, en­core au hui­tième siècle, a sa­cri­fié son fils aux idoles, parce qu’il avait peur de la guerre et que sa foi au Dieu d’Is­raël ne lui suf­fi­sait pas. Et son pe­tit-fils Ma­nas­sé en a fait au­tant cin­quante ans plus tard.

C’est pour ce­la que les pro­phètes ont me­né une lutte achar­née contre l’i­do­lâ­trie tout au long de l’­his­toire bi­blique. Parce que Dieu nous veut libres et que l’i­do­lâ­trie est le pire des es­cla­vages : la preuve, elle mène à des actes atroces qui n’ont plus rien d’­hu­main (comme les sa­cri­fices d’enfants). Ce psaume tra­duit donc sous forme de prière la pré­di­ca­tion des pro­phètes : il ré­sonne un peu comme une ré­so­lu­tion, le oui des croyants à cette pré­di­ca­tion, et en même temps la sup­pli­ca­tion adres­sée à Dieu de nous ai­der à te­nir bon. Voi­ci quelques ver­sets que nous ne li­sons pas ce di­manche : « Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon re­fuge. J’ai dit au Sei­gneur : Tu es mon Dieu ! Je n’ai pas d’autre bon­heur que toi. Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’ai­mais, ne cessent d’é­tendre leurs ra­vages, et l’on se rue à leur suite. (Non) Je n’i­rai pas leur of­frir le sang des sa­cri­fices ; leur nom ne vien­dra pas sur mes lèvres ! » (v. 1-4)

« Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ra­vages, et l’on se rue à leur suite. » Ce­la veut bien dire que le dan­ger est réel. Même les meilleurs suc­combent ap­pa­rem­ment. « Je n’irai pas leur of­frir le sang des sa­cri­fices ; leur nom ne vien­dra pas sur mes lèvres » : il s’a­git d’a­bord des sa­cri­fices hu­mains, bien sûr, mais pas seule­ment : en Is­raël tout geste, toute pra­tique re­li­gieuse doivent être adres­sés ex­clu­si­ve­ment au Dieu de l’Al­liance et à lui seul, tout sim­ple­ment parce qu’il est le seul Dieu vi­vant, ce­lui qui est seul ca­pable de me­ner son peuple sur le dif­fi­cile che­min de la liberté.

Au long des siècles, on a mieux com­pris que Dieu est le Dieu unique, non pas seule­ment pour Is­raël, mais pour l’humanité tout en­tière. Et il est de­ve­nu évident que l’exigence d’exclusivité de Dieu à l’é­gard de son peuple est la contre­par­tie de l’Al­liance, de l’é­lec­tion d’Is­raël : Dieu a gra­tui­te­ment choi­si ce peuple et s’est ré­vé­lé à lui comme le seul vrai Dieu. Si Is­raël ré­pond di­gne­ment à cette vo­ca­tion en s’at­ta­chant ex­clu­si­ve­ment à son Dieu, alors seule­ment il pour­ra rem­plir sa mis­sion de té­moin du Dieu unique de­vant les autres na­tions. Mais s’il se laisse al­ler à rendre un culte à d’autres dieux, quel té­moi­gnage pour­ra-t-il por­ter ? D’où cette grande exi­gence des prophètes.

À L’IMAGE DU LÉ­VITE
Dans ce psaume, Is­raël illustre son sta­tut très par­ti­cu­lier de peuple choi­si en se com­pa­rant à un lé­vite : « Sei­gneur, mon par­tage et ma coupe : de toi dé­pend mon sort. La part qui me re­vient fait mes dé­lices ; j’ai même le plus bel hé­ri­tage. » Ces ex­pres­sions « par­tage, lot, hé­ri­tage » sont des al­lu­sions à la si­tua­tion par­ti­cu­lière des lé­vites. Au mo­ment du par­tage de la Terre d’Israël entre les tri­bus des des­cen­dants de Ja­cob, les membres de la tri­bu de Lé­vi n’a­vaient pas re­çu de part du ter­ri­toire : leur part c’é­tait la Mai­son de Dieu (le Temple), le ser­vice de Dieu. Vous vous sou­ve­nez que leur vie tout en­tière était consa­crée au ser­vice du culte. Leur sub­sis­tance était as­su­rée par les dîmes (au­jourd’­hui, on di­rait le de­nier de l’Église) et par une par­tie des ré­coltes et des viandes of­fertes en sa­cri­fice. À la ré­flexion, la po­si­tion d’Israël comme peuple consa­cré à Dieu au mi­lieu de l’humanité est ana­logue au sta­tut très par­ti­cu­lier des lé­vites en Is­raël. Cette fi­dé­li­té (du lé­vite et tout au­tant du peuple d’Is­raël), cette consé­cra­tion au ser­vice du Sei­gneur, est source de grande joie : « Mon Dieu j’ai fait de toi mon re­fuge, tu m’apprends le che­min de la vie : de­vant ta face, dé­bor­de­ment de joie ! À ta droite, éter­ni­té de délices ! »

Je m’ar­rête sur cette der­nière phrase : « À ta droite, éter­ni­té de dé­lices ! » Après la pre­mière lec­ture de ce di­manche (Dn 12) qui an­non­çait la Ré­sur­rec­tion des corps, on pour­rait croire qu’il s’a­git de la même chose ici ; mais, en fait, l’é­ter­ni­té dont il est ques­tion ici n’est pas une af­fir­ma­tion de la ré­sur­rec­tion in­di­vi­duelle. N’ou­blions pas que le vé­ri­table su­jet de tous les psaumes n’est ja­mais un in­di­vi­du par­ti­cu­lier mais tou­jours le peuple d’Is­raël tout en­tier. Le peuple est as­su­ré de sur­vivre éter­nel­le­ment puis­qu’il est l’é­lu du Dieu vi­vant. Et vous sa­vez bien que quand on a com­po­sé ce psaume, bien long­temps avant le livre de Da­niel, per­sonne n’i­ma­gi­nait en­core la pos­si­bi­li­té d’une Ré­sur­rec­tion individuelle.

De la même ma­nière le ver­set « Tu ne peux m’abandonner à la mort, ni lais­ser ton ami voir la cor­rup­tion » n’est pas une pro­cla­ma­tion de foi en la Ré­sur­rec­tion in­di­vi­duelle, mais un plai­doyer pour la sur­vie du peuple. Bien sûr, par la suite, quand, avec le pro­phète Da­niel on a com­men­cé à croire en la Ré­sur­rec­tion des morts, on a re­lu ce ver­set dans ce sens. Plus tard en­core, on a ap­pli­qué ce ver­set à Jé­sus : dé­sor­mais, avec Jé­sus-Christ, nous pou­vons dire en toute confiance : « Mon cœur exulte, mon âme est en fête… Tu ne peux m’abandonner à la mort… À ta droite, (j’attends une) éter­ni­té de délices. »