P. Cé­zanne. Na­ture morte aux pommes (1893)

Franz Schu­bert (1797-1828), Quin­tette à deux vio­lon­celle op. 163
Isaac Stern, Alexan­der Schnei­der, vio­lons ; Mil­ton Ka­tims, al­to ; Pa­blo Ca­sals, Paul Tor­te­lier, violoncelles

Paul Cé­zanne (1839-1906)
Na­ture morte aux pommes (1893-1894)
J. Paul Get­ty Mu­seum, Los Angeles

Une na­ture morte qui de­vient une construc­tion
À pre­mière vue, Cé­zanne nous montre une scène fa­mi­lière : des pommes, une coupe, un vase vert, une bou­teille, un pe­tit pot dé­co­ré et des étoffes po­sées sur une table. Mais l’in­té­rêt du ta­bleau ne ré­side pré­ci­sé­ment pas dans la re­pré­sen­ta­tion anec­do­tique de ces ob­jets. Cé­zanne re­prend in­las­sa­ble­ment les mêmes ac­ces­soires — no­tam­ment le vase vert, la bou­teille, le pot à gin­gembre et les pommes — parce qu’ils lui per­mettent d’ex­pé­ri­men­ter la forme, la cou­leur, la lu­mière et l’espace.

Une na­ture morte qui de­vient une construc­tion
À pre­mière vue, Cé­zanne nous montre une scène fa­mi­lière : des pommes, une coupe, un vase vert, une bou­teille, un pe­tit pot dé­co­ré et des étoffes po­sées sur une table. Mais l’in­té­rêt du ta­bleau ne ré­side pré­ci­sé­ment pas dans la re­pré­sen­ta­tion anec­do­tique de ces ob­jets. Cé­zanne re­prend in­las­sa­ble­ment les mêmes ac­ces­soires — no­tam­ment le vase vert, la bou­teille, le pot à gin­gembre et les pommes — parce qu’ils lui per­mettent d’ex­pé­ri­men­ter la forme, la cou­leur, la lu­mière et l’espace.

La com­po­si­tion : tout se ré­pond
Le re­gard est im­mé­dia­te­ment at­ti­ré par le groupe de pommes, au centre-droit. Les rouges et les jaunes oran­gés des fruits consti­tuent le foyer cha­leu­reux de la com­po­si­tion. Au­tour d’eux, Cé­zanne or­ga­nise une vé­ri­table ar­chi­tec­ture de formes : à gauche, le grand vase vert in­tro­duit une masse ver­ti­cale. Der­rière lui, la bou­teille haute ac­cen­tue en­core la ver­ti­ca­li­té. Au centre, le pe­tit ré­ci­pient bleu et blanc ap­porte une forme plus compacte. 

Les pommes forment un groupe presque cir­cu­laire. A droite et au pre­mier plan, le grand tis­su blanc dé­ploie ses plis comme une forme sculp­tu­rale. En des­sous, la nappe bleue à mo­tifs four­nit une as­sise sombre à l’en­semble. Les dif­fé­rents élé­ments ne sont donc pas sim­ple­ment pla­cés côte à côte : ils s’emboîtent et se répondent. 

Les pommes : des vo­lumes construits par la cou­leur
Les pommes ne sont pas des­si­nées par un contour pré­cis puis rem­plies de cou­leur. Leur vo­lume naît de la jux­ta­po­si­tion de pe­tites touches co­lo­rées : rouge, jaune, orange, vert, brun, par­fois bleu ou vio­let. C’est donc la cou­leur qui construit la forme. Une pomme de­vient une sphère de cou­leur, une masse qui prend place dans l’é­qui­libre gé­né­ral du ta­bleau. Cé­zanne cherche ain­si à dé­pas­ser la vi­sion ins­tan­ta­née des im­pres­sion­nistes. Là où l’im­pres­sion­nisme pou­vait pri­vi­lé­gier la sen­sa­tion lu­mi­neuse, il cherche une pein­ture qui donne aux choses poids, sta­bi­li­té et permanence. 

Une pers­pec­tive vo­lon­tai­re­ment in­stable
L’un des as­pects les plus mo­dernes du ta­bleau est la ma­nière dont Cé­zanne traite l’es­pace. La table ne semble pas obéir à une pers­pec­tive unique et par­fai­te­ment co­hé­rente. Les ob­jets sont lé­gè­re­ment dé­pla­cés les uns par rap­port aux autres ; cer­tains élé­ments semblent vus de face, d’autres lé­gè­re­ment d’en haut. Le bord et les plis du tis­su contri­buent à cette impression. 

Cette in­sta­bi­li­té n’est pas une mal­adresse : Cé­zanne cherche à rendre compte de la per­cep­tion réelle, qui n’est ja­mais aus­si géo­mé­tri­que­ment stable que ne le sup­pose la pers­pec­tive tra­di­tion­nelle. L’es­pace de­vient ain­si quelque chose que le peintre re­cons­truit sur la toile.

Le dia­logue du bleu et du rouge
L’une des grandes réus­sites du ta­bleau est son har­mo­nie chro­ma­tique. Le bleu do­mine l’ar­rière-plan, la nappe et plu­sieurs ob­jets. Face à lui ap­pa­raissent les rouges et jaunes des pommes. Le contraste est par­ti­cu­liè­re­ment puis­sant : les fruits semblent presque s’al­lu­mer au contact du bleu. Cé­zanne évite un contraste bru­tal : les cou­leurs se conta­minent mu­tuel­le­ment. Du bleu ap­pa­raît dans les ombres ; les pommes contiennent des jaunes, des verts et des rouges ; les blancs de l’é­toffe sont par­cou­rus de gris, de bleu et de rose. La cou­leur n’est donc ja­mais lo­cale : elle cir­cule dans tout le tableau.

Les tis­sus : la ma­tière de­vient presque abs­traite
Le tis­su blanc, par­ti­cu­liè­re­ment spec­ta­cu­laire au pre­mier plan, mé­rite une at­ten­tion par­ti­cu­lière. Ses plis ne cherchent pas seule­ment à imi­ter une étoffe réelle. Ils de­viennent de grandes formes courbes et an­gu­leuses, presque au­to­nomes. De même, la nappe bleue n’est pas seule­ment un sup­port : ses mo­tifs noirs créent un ré­seau de lignes qui re­lie les ob­jets. Chez Cé­zanne, la ligne ne sert plus sim­ple­ment à dé­li­mi­ter les choses. Elle par­ti­cipe à la construc­tion de l’en­semble pictural.