Francis Poulenc (1899-1963), Tristis est anima mea a
Groupe Vocal de France, dir. John Alldis

Marc Chagall (1887-1985) Pleurs de Jérémie (1956) Lithographie tirée de La Bible
Cette œuvre s’inscrit dans l’univers biblique de Chagall, où les figures des prophètes deviennent les témoins de la souffrance humaine et de l’espérance. Elle évoque Jérémie, prophète de la catastrophe et de l’exil, dont la parole exprime avec une intensité singulière la détresse d’un homme confronté au malheur de son peuple.
Le visage de la souffrance
Jérémie apparaît en gros plan, comme un vieil homme accablé. Le front ridé, la barbe blanche, les yeux baissés, la main qui recueille les larmes et la bouche entrouverte composent le portrait d’une douleur qui ne parvient plus à se taire. Chagall ne représente pas ici le prophète dans la majesté de sa vocation, ni dans le geste véhément de celui qui dénonce les fautes de son peuple.
Il s’attache à l’homme intérieur, à celui qui porte dans son propre corps la catastrophe qu’il annonce. Le visage devient ainsi un paysage de la douleur : les rides semblent creusées par les épreuves, la barbe blanche souligne la fragilité de l’âge, tandis que la main dissimule à peine les larmes. La bouche entrouverte donne presque à entendre une plainte. Le silence de la peinture se fait voix.

Il existe aussi une lithographie de Chagall intitulée Les souffrances de Jérémie, datée de 1956 et réalisée pour la seconde partie de son ouvrage biblique. Il faut donc distinguer cette estampe de l’œuvre picturale portant presque le même titre.
Marc Chagall (1887-1985)
Les souffrances de Jérémie (1956)
Gravure tirée de La Bible

« Je suis l’homme qui a connu la misère »
Le titre renvoie au troisième chapitre des Lamentations de Jérémie b, texte biblique dont les premiers versets donnent à l’œuvre sa profondeur spirituelle : « Je suis l’homme qui a connu la misère sous le bâton de ses emportements, moi qu’il a conduit et mené dans les ténèbres et non dans la lumière. » (Lm 3, 1-2) Le texte poursuit l’inventaire des souffrances : la chair usée, les os brisés, l’amertume qui enveloppe l’homme, les murs qui l’emprisonnent, la prière qui semble étouffée. Les images de Chagall trouvent dans ces paroles leur résonance la plus profonde.
Mais une question demeure : comment celui qui parle au nom de Dieu peut-il se sentir abandonné par Dieu ? Jérémie ne dissimule pas ce scandale. Sa plainte vient d’un homme dont la relation à Dieu est si intense que le silence divin devient une épreuve insupportable. La souffrance ne détruit donc pas nécessairement la foi ; elle peut aussi devenir le lieu où celle-ci se débat avec son propre mystère.
Jérémie, prophète des malheurs de son peuple
Jérémie appartient à l’histoire tragique du royaume de Juda, menacé puis vaincu par Babylone au VIe siècle avant notre ère. Il annonce la chute de Jérusalem et connaît l’humiliation de son peuple, la violence politique et l’expérience de l’exil. Il est un prophète déchiré entre la fidélité à sa mission et l’amour de ceux auxquels il doit annoncer le malheur. Sa parole dérange, ses avertissements sont rejetés, et sa propre existence devient le signe de la catastrophe collective. Chez Chagall, les prophètes bibliques incarnent la conscience humaine confrontée à la violence et à l’effondrement des espérances.
Peint après la Seconde Guerre mondiale, le tableau peut ainsi être regardé à la lumière des souffrances du XXe siècle, sans pour autant réduire Jérémie à une simple allégorie historique. La douleur du prophète appartient à la fois à son peuple, à son époque et à l’humanité entière.

Marc Chagall (1887-1985)
La Crucifixion en jaune, détail (1943)
Musée d’Art moderne-Centre Pompidou, Paris
Une plainte qui rejoint celle du Christ
Les paroles de Jérémie dans les Lamentations évoquent, par leur solitude et leur sentiment d’abandon, la figure du Christ souffrant. Le prophète et le Christ ne se confondent pas. Mais leurs plaintes se répondent : tous deux traversent une nuit dans laquelle la fidélité n’épargne ni l’angoisse ni la douleur.
La peinture comme prière douloureuse
Il y a, dans cette image, quelque chose de profondément humain. Chagall donne à la souffrance un visage. Jérémie ne délivre pas une parole de consolation facile. Il pleure. Même lorsque le prophète affirme que sa prière est étouffée, il continue de s’adresser à celui dont il éprouve l’absence. La lamentation demeure une parole adressée, un fil ténu qui relie encore l’homme à Dieu. Chagall fait de Jérémie le témoin de tous ceux qui, devant la violence du monde, ne peuvent que pleurer et continuer à chercher une parole.
a Tristis est anima mea usque ad mortem,
Sustinete hic et vigilate mecum.
Nunc videbitis turbam,
quae circumdabit me.
Vos fugam capietis,
Et ego vadam immolari pro vobis.
Ecce appropinquat hora, et Filius Hominis
Tradetur in manus peccatorum.
Mon âme est triste jusqu’à la mort.
Demeurez ici et veillez avec moi.
Alors vous verrez la foule
qui viendra me prendre,
vous prendrez la fuite,
et je m’en irai me faire immoler pour vous.
Voici, l’heure approche, et le Fils de l’Homme
sera remis entre les mains des pécheurs.
b Livre des lamentations de Jérémie 3, 1-9
1 Je suis l’homme qui a connu la misère sous le bâton de Ses emportements,
2 moi qu’il a conduit et mené dans les ténèbres et non dans la lumière;
3 contre moi seul, tout le jour, il porte et porte encore sa main.
4 Il use ma chair et ma peau, il me brise les os;
5 il me cerne, il m’environne d’amertume et de peine;
6 il me fait habiter les ténèbres, comme les morts de tous les temps.
7 Il m’a emmuré, et je ne peux sortir, il alourdit ma chaîne :
8 j’ai beau crier et supplier, il étouffe ma prière;
9 d’un bloc de pierre il barre mes routes, il détourne mes sentiers.
