Marc Cha­gall. Les souf­frances de Jérémie

Fran­cis Pou­lenc (1899-1963), Tris­tis est ani­ma mea
Groupe Vocal de France, dir. John Alldis 

Marc Cha­gall (1887-1985)
Les souf­frances de Jéré­mie (1956)
Col­lec­tion privée 


Livre des lamen­ta­tions de Jéré­mie 3, 1-9
1 Je suis l’homme qui a connu la misère sous le bâton de Ses empor­te­ments, 2 moi qu’il a conduit et mené dans les ténèbres et non dans la lumière ; 3 contre moi seul, tout le jour, il porte et porte encore sa main. 4 Il use ma chair et ma peau, il me brise les os ; 5 il me cerne, il m’environne d’amertume et de peine ; 6 il me fait habi­ter les ténèbres, comme les morts de tous les temps. 7 Il m’a emmu­ré, et je ne peux sor­tir, il alour­dit ma chaîne : 8 j’ai beau crier et sup­plier, il étouffe ma prière ; 9 d’un bloc de pierre il barre mes routes, il détourne mes sentiers.


Jéré­mie est ici repré­sen­té en gros plan, comme un vieil homme dont toute l’attitude exprime har­mo­nieu­se­ment les épreuves : son front ridé, sa barbe blanche, ses yeux bais­sés, sa main qui cache les larmes et sa bouche entrou­verte laissent devi­ner les plaintes du prophète.

Dès 1925, Cha­gall com­men­ça ses recherches sur la Bible, plus spé­ci­fi­que­ment sur les pro­phètes : Dans une lettre adres­sée à son ami Leo Kenig en sep­tembre 1925, il écri­vit : « Je dois réa­li­ser les Pro­phètes mal­gré le fait que l’ambiance tout autour ne soit pas pro­phé­tique…» Pas moins de vingt-trois eaux-fortes sur le total des cent-cinq gra­vures illus­trant la Bible repré­sentent les per­son­nages d’Élie, Isaïe, Jéré­mie et Ézéchiel.

Le pro­phé­tisme occupe une place très impor­tante dans la civi­li­sa­tion juive : leur exis­tence dans l’Israël antique semble attes­tée dès le VIIIe siècle avant notre ère. Les pro­phètes dénoncent les dérives auto­ri­taires des puis­sants, notam­ment au moment où les royaumes d’Israël et de Juda se trouvent mena­cés par des inva­sions exté­rieures (Assy­rie, Baby­lone, Perse). La mis­sion des pro­phètes consiste moins à pré­dire l’avenir qu’à pla­cer les hommes devant leurs res­pon­sa­bi­li­tés morale et reli­gieuse en rap­pe­lant le mes­sage de Dieu ain­si que l’ancienne condi­tion des Hébreux en Égypte, lorsqu’ils étaient esclaves. La tra­di­tion juive raconte que la pro­phé­tie se serait tarie avec la des­truc­tion du Second Temple de Jéru­sa­lem en 70 de notre ère, et que Dieu se dévoi­le­ra à nou­veau par la pro­phé­tie avec la venue du Messie.

Cette place consi­dé­rable accor­dée aux Pro­phètes dans les illus­tra­tions bibliques réa­li­sées par Marc Cha­gall peut éga­le­ment faire écho à la pos­ture que Cha­gall a cher­ché à adop­ter en tant qu’artiste. Dans cette période de remise en cause pro­fonde des valeurs du monde occi­den­tal – les illus­tra­tions consa­crées aux Pro­phètes furent exé­cu­tées après la Seconde Guerre mon­diale – , Cha­gall a peut-être sou­hai­té endos­ser un rôle paci­fi­ca­teur, et ain­si de trans­mettre un mes­sage de concorde entre les nations et les religions.

Lorsqu’il repré­sente les Pro­phètes, Cha­gall accorde une impor­tance par­ti­cu­lière à la voca­tion de l’individu, à l’éventail des émo­tions que fait naître de manière diverse la révé­la­tion chez les Pro­phètes. Ces per­son­nages sont sou­vent repré­sen­tés avec des habits et des atti­tudes évo­quant davan­tage les juifs d’Europe orien­tale que les figures bibliques tra­di­tion­nel­le­ment repré­sen­tées. Les deux illus­tra­tions ont été ici choi­sies repré­sen­tant deux figures de pro­phètes, Jéré­mie et Ézé­chiel, rat­ta­chés direc­te­ment au contexte de l’Exil à Baby­lone (VIe s. avant notre ère).


Tris­tis est ani­ma mea usque ad mor­tem,
Sus­ti­nete hic et vigi­late mecum.
Nunc vide­bi­tis tur­bam, quae cir­cum­da­bit me.
Vos fugam capie­tis,
Et ego vadam immo­la­ri pro vobis.

Ecce appro­pin­quat hora, et Filius Homi­nis
Tra­de­tur in manus peccatorum.

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Mon âme est triste jusqu’à la mort.
Demeu­rez ici et veillez avec moi.
Alors vous ver­rez la foule qui vien­dra me prendre,
vous pren­drez la fuite,
et je m’en irai me faire immo­ler pour vous.

Voi­ci, l’heure approche, et le Fils de l’Homme
sera remis entre les mains des pécheurs.