Marc Chagall. Les souffrances de Jérémie

Francis Poulenc, Tristis est anima mea, Groupe Vocal de France, dir. John Alldis

Marc Chagall (1887-1985)
Les souffrances de Jérémie (1956)
Collection privée

Livre des lamentations de Jérémie 3, 1-9
1 Je suis l’homme qui a connu la misère sous le bâton de Ses emportements, 2 moi qu’il a conduit et mené dans les ténèbres et non dans la lumière; 3 contre moi seul, tout le jour, il porte et porte encore sa main. 4 Il use ma chair et ma peau, il me brise les os; 5 il me cerne, il m’environne d’amertume et de peine; 6 il me fait habiter les ténèbres, comme les morts de tous les temps. 7 Il m’a emmuré, et je ne peux sortir, il alourdit ma chaîne : 8 j’ai beau crier et supplier, il étouffe ma prière; 9 d’un bloc de pierre il barre mes routes, il détourne mes sentiers.


Jérémie est ici représenté en gros plan, comme un vieil homme dont toute l’attitude exprime harmonieusement les épreuves : son front ridé, sa barbe blanche, ses yeux baissés, sa main qui cache les larmes et sa bouche entrouverte laissent deviner les plaintes du prophète.

Dès 1925, Chagall commença ses recherches sur la Bible, plus spécifiquement sur les prophètes: Dans une lettre adressée à son ami Leo Kenig en septembre 1925, il écrivit : « Je dois réaliser les Prophètes malgré le fait que l’ambiance tout autour ne soit pas prophétique… » Pas moins de vingt-trois eaux-fortes sur le total des cent-cinq gravures illustrant la Bible représentent les personnages d’Élie, Isaïe, Jérémie et Ézéchiel.

Le prophétisme occupe une place très importante dans la civilisation juive : leur existence dans l’Israël antique semble attestée dès le VIIIe  siècle avant notre ère. Les prophètes dénoncent les dérives autoritaires des puissants, notamment au moment où les royaumes d’Israël et de Juda se trouvent menacés par des invasions extérieures (Assyrie, Babylone, Perse). La mission des prophètes consiste moins à prédire l’avenir qu’à placer les hommes devant leurs responsabilités morale et religieuse en rappelant le message de Dieu ainsi que l’ancienne condition des Hébreux en Égypte, lorsqu’ils étaient esclaves. La tradition juive raconte que la prophétie se serait tarie avec la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 de notre ère, et que Dieu se dévoilera à nouveau par la prophétie avec la venue du Messie.

Cette place considérable accordée aux Prophètes dans les illustrations bibliques réalisées par Marc Chagall peut également faire écho à la posture que Chagall a cherché à adopter en tant qu’artiste. Dans cette période de remise en cause profonde des valeurs du monde occidental – les illustrations consacrées aux Prophètes furent exécutées après la Seconde Guerre mondiale – , Chagall a peut-être souhaité endosser un rôle pacificateur, et ainsi de transmettre un message de concorde entre les nations et les religions.

Lorsqu’il représente les Prophètes, Chagall accorde une importance particulière à la vocation de l’individu, à l’éventail des émotions que fait naître de manière diverse la révélation chez les Prophètes. Ces personnages sont souvent représentés avec des habits et des attitudes évoquant davantage les juifs d’Europe orientale que les figures bibliques traditionnellement représentées. Les deux illustrations ont été ici choisies représentant deux figures de prophètes, Jérémie et Ézéchiel, rattachés directement au contexte de l’Exil à Babylone (VIe s. avant notre ère).