Olivier Messiaen (1908-1992), Les deux murailles d’eau
Les eaux se fendirent et les fils d’Israël s’engagèrent dans le lit asséché de la mer, avec une muraille d’eau à leur droite et à leur gauche. (Ex 14, 21-22)
Jennifer Bate, orgue, Église de la Sainte-Trinité, Paris

Marc Chagall (1887-1985)
La Traversée de la Mer Rouge (1955)
Musée Marc Chagall, Nice
Le récit biblique a : la liberté au milieu des eaux
La scène représentée par Chagall est l’un des grands événements fondateurs de la Bible : la sortie d’Égypte et la délivrance des Hébreux réduits en esclavage par Pharaon.
Après les dix plaies, le souverain laisse partir le peuple d’Israël. Mais il revient sur sa décision et lance son armée à sa poursuite. Les fugitifs se retrouvent alors devant la mer, tandis que les chars égyptiens approchent derrière eux. Pris au piège, ils reprochent à Moïse de les avoir conduits dans le désert.
Dieu ordonne à Moïse d’étendre son bâton. Les eaux se séparent, laissant apparaître un passage à travers la mer. Les Israélites traversent à pied sec ; lorsque les Égyptiens s’engagent à leur tour, les eaux reviennent et engloutissent l’armée de Pharaon. Le récit s’achève sur cette proclamation : « Le Seigneur sauva Israël, ce jour-là, de la main des Égyptiens. » (Ex 14, 30)
Moïse : le geste qui ouvre l’impossible
Sur la gauche, Moïse se tient debout. Son geste impérieux ouvre le passage dans la mer. Il n’est pas seulement le chef qui conduit son peuple : il est l’intermédiaire entre Dieu et les hommes, celui par qui la délivrance devient visible. Sa verticalité contraste avec l’agitation des corps et des eaux. Face au désordre, il incarne la décision, la confiance et la puissance d’une parole qui engage tout un peuple.

Le peuple hébreu : une humanité en marche
Au centre, les Israélites avancent en rangs serrés, guidés par un ange. Leur rassemblement forme une masse humaine qui progresse vers un avenir encore inconnu. Chagall ne s’attarde pas sur les détails anecdotiques de l’exode. Il privilégie le mouvement collectif : ces hommes, ces femmes et ces enfants quittent ensemble un monde de servitude. Ils ne sont pas encore arrivés en Terre promise, mais ils ont déjà franchi la limite décisive entre l’asservissement et la liberté. La traversée est donc un chemin de foi autant qu’un déplacement physique. Il faut avancer avant de savoir ce qui attend de l’autre côté.
Le rouge et le blanc : la violence et la délivrance
Le rouge caractérise l’armée de Pharaon et la violence de ses poursuivants.
Les corps et les membres se mêlent dans un mouvement désordonné, comme si la puissance militaire se retournait contre elle-même. Au centre, une grande masse blanche associe la vague qui se referme sur les Égyptiens à la nuée qui accompagne les Hébreux et manifeste la présence divine. Chagall réunit ainsi, dans une même forme, la protection des uns et la destruction des autres. Le blanc devient le lieu où se rencontrent le mystère divin et la violence de l’événement.



L’ange et Jérusalem : la promesse au-delà de la délivrance
La composition se développe verticalement jusqu’à une figure angélique qui indique la direction de Jérusalem. Au-dessus de la foule, à gauche, le roi David joue de la harpe ; à droite de l’ange, le Christ crucifié apparaît dans une vision qui dépasse le récit de l’Exode. Ces figures introduisent une temporalité spirituelle plus vaste. Chagall fait dialoguer plusieurs moments de l’histoire biblique et de l’histoire humaine. Jérusalem représente l’horizon de la promesse, tandis que le Christ crucifié introduit le souvenir de la souffrance et de la barbarie. La délivrance d’Israël entre ainsi en résonance avec les épreuves des peuples contemporains de l’artiste. Peint en 1955, au lendemain de la Shoah et après la création de l’État d’Israël en 1948, le tableau porte une charge historique particulièrement forte. Cette lecture montre comment Chagall fait de l’histoire biblique une parole adressée à son temps.


A gauche:
Le juif errant, solitaire et pensif, porte son fardeau sur les épaules et avec lui la mémoire de son peuple, en perpétuel exil.
Les amants rappellent le tableau de Rembrandt La fiancée juive.
La traversée comme expérience spirituelle
Les Hébreux traversent la mer parce qu’ils sont encore en danger, poursuivis, vulnérables et sans autre issue apparente. La foi, dans cette scène, n’est pas une sérénité acquise. Elle est la confiance nécessaire pour avancer lorsque le chemin ne s’ouvre qu’au moment où l’on doit l’emprunter.
La mer Rouge devient ainsi une image de ces passages décisifs où l’homme doit quitter ce qui l’asservit sans pouvoir encore connaître ce qui l’attend. Chez Chagall, le miracle consiste à voir un peuple se remettre en marche. Au milieu du rouge de la violence et du blanc tumultueux des eaux, une foule avance vers la lumière. La liberté n’est pas encore accomplie, mais elle est devenue possible.
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a Ex 14, 5-31
5 On annonça au roi d’Égypte, que le peuple d’Israël s’était enfui. Alors Pharaon et ses serviteurs changèrent de sentiment envers ce peuple. Ils dirent : « Qu’avons-nous fait en laissant partir Israël : il ne sera plus à notre service ! » 6 Pharaon fit atteler son char et rassembler ses troupes; 7 il prit six cents chars d’élite et tous les chars de l’Égypte, chacun avec son équipage. 8 Le Seigneur fit en sorte que s’obstine Pharaon, roi d’Égypte, qui se lança à la poursuite des fils d’Israël, tandis que ceux-ci avançaient librement. 9 Les Égyptiens, tous les chevaux, les chars de Pharaon, ses guerriers et son armée, les poursuivirent et les rejoignirent alors qu’ils campaient au bord de la mer, près de Pi-Hahiroth, en face de Baal-Sefone. 10 Comme Pharaon approchait, les fils d’Israël regardèrent et, voyant les Égyptiens lancés à leur poursuite, ils eurent très peur, et ils crièrent vers le Seigneur. 11 Ils dirent à Moïse : « L’Égypte manquait-elle de tombeaux, pour que tu nous aies emmenés mourir dans le désert ? Quel mauvais service tu nous as rendu en nous faisant sortir d’Égypte ! 12 C’est bien là ce que nous te disions en Égypte : Ne t’occupe pas de nous, laisse-nous servir les Égyptiens. Il vaut mieux les servir que de mourir dans le désert ! » 13 Moïse répondit au peuple : « N’ayez pas peur ! Tenez bon ! Vous allez voir aujourd’hui ce que le Seigneur va faire pour vous sauver ! Car, ces Égyptiens que vous voyez aujourd’hui, vous ne les verrez plus jamais. 14 Le Seigneur combattra pour vous, et vous, vous n’aurez rien à faire. »
15 Le Seigneur dit à Moïse : « Pourquoi crier vers moi ? Ordonne aux fils d’Israël de se mettre en route ! 16 Toi, lève ton bâton, étends le bras sur la mer, fends-la en deux, et que les fils d’Israël entrent au milieu de la mer à pied sec. 17 Et moi, je ferai en sorte que les Égyptiens s’obstinent : ils y entreront derrière eux; je me glorifierai aux dépens de Pharaon et de toute son armée, de ses chars et de ses guerriers. 18 Les Égyptiens sauront que je suis le Seigneur, quand je me serai glorifié aux dépens de Pharaon, de ses chars et de ses guerriers. »
19 L’ange de Dieu, qui marchait en avant d’Israël, se déplaça et marcha à l’arrière. La colonne de nuée se déplaça depuis l’avant-garde et vint se tenir à l’arrière, 20 entre le camp des Égyptiens et le camp d’Israël. Cette nuée était à la fois ténèbres et lumière dans la nuit, si bien que, de toute la nuit, ils ne purent se rencontrer. 21 Moïse étendit le bras sur la mer. Le Seigneur chassa la mer toute la nuit par un fort vent d’est; il mit la mer à sec, et les eaux se fendirent. 22 Les fils d’Israël entrèrent au milieu de la mer à pied sec, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche. 23 Les Égyptiens les poursuivirent; tous les chevaux de Pharaon, ses chars et ses guerriers entrèrent derrière eux jusqu’au milieu de la mer. 24Aux dernières heures de la nuit, le Seigneur observa, depuis la colonne de feu et de nuée, l’armée des Égyptiens, et il la frappa de panique. 25 Il faussa les roues de leurs chars, et ils eurent beaucoup de peine à les conduire. Les Égyptiens s’écrièrent : « Fuyons devant Israël, car c’est le Seigneur qui combat pour eux contre nous ! »
26 Le Seigneur dit à Moïse : « Étends le bras sur la mer : que les eaux reviennent sur les Égyptiens, leurs chars et leurs guerriers ! » 27 Moïse étendit le bras sur la mer. Au point du jour, la mer reprit sa place; dans leur fuite, les Égyptiens s’y heurtèrent, et le Seigneur les précipita au milieu de la mer. 28 Les eaux refluèrent et recouvrirent les chars et les guerriers, toute l’armée de Pharaon qui était entrée dans la mer à la poursuite d’Israël. Il n’en resta pas un seul. 29 Mais les fils d’Israël avaient marché à pied sec au milieu de la mer, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche.
30 Ce jour-là, le Seigneur sauva Israël de la main de l’Égypte, et Israël vit les Égyptiens morts sur le bord de la mer. 31 Israël vit avec quelle main puissante le Seigneur avait agi contre l’Égypte. Le peuple craignit le Seigneur, il mit sa foi dans le Seigneur et dans son serviteur Moïse.
