Olivier Messiaen (1908-1992), La Source de Vie,
Que toujours mon cœur ait soif de toi, ô fontaine de vie, source de l’éternelle lumière ! (St Bonaventure)
Jennifer Bate, orgue, Église de la Sainte-Trinité, Paris

Marc Chagall (1887-1985)
Le frappement du rocher (1960-1966)
Musée Marc Chagall, Nice
Une scène de la soif et du miracle
Le récit biblique est celui de l’Exode 17, où les Israélites, épuisés par la marche dans le désert, demandent : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, ou non ? » Moïse reçoit alors l’ordre de frapper le rocher à Horeb. L’eau jaillit et permet au peuple de vivre. Chez Chagall le miracle devient une vision intérieure de la Bible. Le rocher, le désert et l’eau sont transfigurés par la couleur et par la mémoire.

Moïse : l’homme entre ciel et terre
Moïse occupe le cœur dramatique de la composition. Il est le médiateur : sa main touche la matière minérale et, par ce geste, l’eau apparaît. Chez Chagall, le prophète est un homme traversé par une puissance qui le dépasse. Le geste de Moïse est celui d’un serviteur dont la main devient l’instrument de Dieu. Cette dimension est fondamentale dans l’œuvre de Chagall : les personnages bibliques semblent souvent vivre dans un espace où le ciel intervient directement dans la vie terrestre.
L’eau : une couleur plus qu’un élément
L’eau possède chez Chagall une importance presque spirituelle. Elle introduit dans la scène une fluidité lumineuse, en opposition avec la dureté du rocher et l’aridité du désert. Le contraste est particulièrement suggestif : la pierre, sécheresse, résistance, enfermement ; l’eau, mouvement, vie, grâce ; le geste de Moïse, passage de l’un à l’autre ; la lumière, présence invisible qui rend le miracle possible. Le miracle biblique devient une image de la grâce qui jaillit précisément là où tout semblait fermé.

Un espace où le temps biblique est aboli
Comme souvent chez Chagall, il ne faut pas chercher une perspective réaliste. Les personnages, les animaux, les éléments du paysage et les signes célestes semblent appartenir simultanément à plusieurs plans. Le peintre fait revivre la Bible dans la mémoire. C’est pourquoi son langage paraît à la fois naïf et profondément savant. Une figure peut être disproportionnée, un personnage peut flotter, un animal peut surgir dans un espace impossible. Cette liberté permet à Chagall de représenter non pas ce que l’œil aurait pu voir, mais ce que la mémoire croyante peut contempler.
Le rocher comme symbole
Le rocher possède une très forte densité biblique. Il représente d’abord la difficulté : le peuple est au désert, privé d’eau, apparemment abandonné. Mais la pierre devient précisément le lieu d’où surgit la vie.Ce qui semblait fermé devient source. Chagall transforme le récit du miracle en une méditation sur l’espérance. La matière la plus dure, la plus sèche, peut devenir le lieu d’une irruption de vie. Le rocher peut même être lu comme une image de l’homme : une réalité apparemment desséchée peut encore recevoir la source.
Une lecture chrétienne possible
Même si le récit appartient à la tradition juive et à l’Ancien Testament, le thème du rocher frappé possède une importante résonance chrétienne. Saint Paul relit en effet l’épisode dans 1 Corinthiens 10, 4, lorsqu’il écrit que les Israélites « buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ ». Chez Chagall, cette dimension n’est pas nécessairement explicitée, mais elle donne au thème une profondeur supplémentaire : l’eau jaillissant de la pierre peut devenir une image de la vie donnée au peuple dans le désert.
