Marc Chagall. La Crucifixion en jaune

Olivier Messiaen, Les ténèbres, Jennifer Bate, orgue, Église de la Sainte-Trinité, Paris

Marc Chagall (1887-1985)
La Crucifixion en jaune (1943)
Musée d’Art moderne, Paris

A partir des années trente et jusqu’aux années quarante, Chagall fait très souvent du crucifié le motif central de ses œuvres. Certes, avec plus de 365 œuvres comportant le motif du crucifié, Chagall n’a pas circonscrit les crucifixions à la période de la Shoah.

Le motif du crucifié est apparu très tôt dans l’œuvre de l’artiste (1912, Golgotha), qui l’a déployé tout au long de sa vie. Il prend néanmoins, avec la montée des périls, une coloration et un retentissement particuliers dans les années 1930 et 1940. Dans ce contexte de pogroms et de persécutions nazies, la conviction de l’artiste que le récit biblique forme une grille de lecture pour le présent se renforce : le motif du crucifié affichant les marques de la piété juive (le châle de prière et les phylactères) devient récurrent. Marc Chagall entend convaincre les chrétiens de la réalité de la persécution des juifs par les nazis, et, pour ce faire, emploie leur propre langage symbolique: avec cette image du Christ juif, il s’agit de signifier aux consciences chrétiennes que le martyre juif est une réplique du sacrifice de Jésus, tout en rappelant qu’il était lui-même juif.

Au scandale de la crucifixion se superpose celui de la Shoah : le crucifié de Chagall, durant cette période, est avant tout un signe de protestation, une critique de l’appropriation que font les chrétiens de la souffrance du peuple juif. Bien que le motif de Jésus juif soit relativement ancien dans l’histoire de l’art (Rembrandt a effectivement pris pour modèle du Christ un juif portugais d’Amsterdam dans le Christ en buste, en 1656), Chagall crée néanmoins un motif original et déroutant, à la signification toujours énigmatique. Cette figure provocante d’un Jésus juif trouve une forme achevée dans la Crucifixion en jaune de 1943, peinte par l’artiste durant ses années passées en Amérique.

  Trois illustrations à gauche

Le son du shofar a pour fonction de ramener sur le droit chemin ceux qui se sont égarés et d’avertir et raffermir ceux qui ne se sont pas encore égarés. Se voit ainsi confirmée l’idée selon laquelle Chagall tente de frapper les consciences chrétiennes.

Allusion à la tragédie du Struma, navire avec à son bord des centaines de réfugiés juifs roumains torpillé en Mer Noire le 24 février 1942 par un sous-marin soviétique sous prétexte que les personnes à bord étaient citoyens d’un pays en guerre contre les Alliés.

 

Image de la mère et son enfant fuyant le village en flammes qui peut faire écho au thème de la Fuite en Égypte (fuite de Joseph, Marie et Jésus en Égypte), épisode raconté par l’Évangile selon Saint Matthieu (Mt 2, 13-23).

  Trois illustrations à droite

  

L’artiste dote Jésus des phylactères et lui donne un talith (châle de prière) en guise de périzonium (morceau d’étoffe servant à cacher la nudité de Jésus de Nazareth en croix) et un tefillin (le petit étui noir sur le front contenant un verset de la Torah) en guise de couronne d’épines : il semble dès lors insister sur sa judaïté et sur le fait qu’il incarne les victimes des nazis. La Torah déroulée couvrant le bras du crucifié souligne de la même manière la judaïté du personnage, en associant visiblement les deux religions juive et chrétienne.

Le Juif errant : ce motif iconographique et littéraire évoque non seulement la foule des émigrés fuyant Vitebsk pendant la guerre 1914-1915, mais également l’itinéraire humain et spirituel du peintre lui-même qui, avec l’occupation allemande de la France, entame une période d’exils. La tradition antisémite du juif errant éternel est également sous-jacente dans cette représentation.