Rem­brandt. La pro­phé­tesse Anne

Ar­vo Pärt (*1935), Nunc di­mit­tis
The Tal­lis Scho­lars, dir. Pe­ter Philips

Rem­brandt (1606-1669)
La pro­phé­tesse Anne (1631)
Rijks­mu­seum, Amsterdam 

Dans le re­trait pu­dique d’un vieux vi­sage en­ca­pu­chon­né, pa­ré d’un col de four­rure cen­drée et re­ti­ré sous une coiffe aux ors élé­gants, on re­con­naît pour­tant la mère de Rem­brandt. Une fois de plus, l’un de ses proches au­ra ser­vi de mo­dèle au peintre. Éco­no­mie ou com­mo­di­té ? Sans doute. Mais peut-être n’entre-t-on bien dans la chair et le mys­tère des per­son­nages bi­bliques qu’à tra­vers ceux qu’on aime. En les contem­plant pro­fon­dé­ment, sous le signe de leur al­ter ego sa­cré. Ou l’inverse. 

La pro­phé­tesse Anne at­ten­dit jus­qu’à 84 ans la ma­ni­fes­ta­tion mes­sia­nique et le sa­lut pour Is­raël. Quatre-vingt-quatre, soit douze fois sept : une éter­ni­té en somme. Luc rap­porte qu’aux cô­tés du vieux Sy­méon, cette femme se te­nait au Temple de­puis des an­nées pour, le jour ve­nu, à la vue de l’en­fant, pro­phé­ti­ser la dé­li­vrance de Jé­ru­sa­lem (Lc 2). Un vieil homme et une vieille femme en­semble, pos­tés au seuil du sa­lut pour don­ner à la fi­dé­li­té pa­tiente d’un peuple comme le vi­sage d’un couple. 

En ce vieux corps si noble, les an­nées pèsent, comme le long man­teau de ve­lours qui l’en­ve­loppe. l’at­tente pour­tant reste jeune, in­tacte, car elle ra­jeu­nit sans cesse à la lu­mière du Livre. Quand nous la sur­pre­nons si in­ten­sé­ment oc­cu­pée à lire la Bible, toute consa­crée à l’é­coute sa­crée, l’âge avan­cé de cette veuve ré­ca­pi­tule plus qu’une longue vie de femme : der­rière elle, se de­vine l’es­pé­rance sé­cu­laire du peuple de la pro­messe, in­las­sable à scru­ter l’É­cri­ture et à guet­ter le Mes­sie. C’est toute la pre­mière Al­liance qui en elle se re­cueille. A cet ins­tant, à quelle ligne pré­cise des Écri­tures la main se pose-t-elle ? Sur quelle dé­cou­verte dé­ci­sive la lec­trice est-elle en ar­rêt, sus­pen­due in­té­rieu­re­ment par la révélation ? 

Une pro­phé­tesse donc, Anne, ho­mo­nyme de la mère de la Vierge Ma­rie, et aus­si de la mère du pro­phète Sa­muel. Où sommes-nous en vé­ri­té, si­non de­vant une scène uni­ver­selle, celle de l’at­ten­tion pro­fonde d’une femme au plan de Dieu ? Pas un seul ac­ces­soire pit­to­resque pour fi­gu­rer le Temple, pas d’autre dé­cor de fond qu’un grand mur si­len­cieux, feu­tré ~‘ombre, propre à concen­trer le re­gard. A la proue de la lec­ture, la main s’a­vance, pour don­ner élan à tout l’être et ar­ri­mer l’at­ten­tion. Lé­gè­re­ment in­cli­née, in­té­rieu­re­ment dis­po­nible, la femme suit le mou­ve­ment, dé­li­ca­te­ment em­por­tée par sa main au cœur du livre. Un livre vi­vant, aux pages gé­né­reuses, tels les van­taux ac­cueillants et larges d’une porte qui s’ouvre à deux battants. 

Une femme, un livre, et la main comme trait d’u­nion lu­mi­neux. Le face à face est in­time, le cœur à cœur dis­cret, où l’on dé­couvre que lire et prier se confondent. Dans ce col­loque si­len­cieux, presque amou­reux, quelque chose se des­sine des noces mys­tiques de l’É­pouse et de l’É­poux. Toile éco­nome en vé­ri­té où rien, pas même l’ef­frac­tion de notre re­gard, ne vien­dra trou­bler la conver­sa­tion sa­crée, et pour­tant si ordinaire. 

Même la source ma­té­rielle de l’é­clai­rage cherche à se faire dis­crète. Sur la gauche de la toile, en fes­ton­nant les plis du ve­lours d’un li­se­ré dé­li­cat de lu­mière, elle se tra­hit mais se re­tire aus­si­tôt hors-champ, pour mieux lais­ser le livre ir­ra­dier. Le livre ! À lui seul, un per­son­nage ! Somp­tueux, tout en sou­plesse, on di­rait même qu’il res­pire. Quel­qu’un, il est vrai, l’a ins­pi­ré. Au tran­chant de ses pages, pas une seule arête cou­pante, mais des lignes courbes et douces, presque dan­santes. Qui de la main ou du livre a le plus vé­cu ? Si la main ri­dée fait corps avec lui, com­plice, c’est que la pa­tine du temps leur est commune. 

Main émou­vante. Bu­ri­née par les tra­vaux et les jours, la chair garde dans ses plis la mé­moire en­tière d’une vie. Une main comme un conti­nent, où la pein­ture épaisse car­to­gra­phie une exis­tence et en at­teste. Une main comme un pain cuit, qui ra­conte en re­lief de chair les joies et les drames d’une his­toire. La com­po­si­tion lui fait la part belle. Chez Rem­brandt, les mains valent vi­sage. Car vi­sages et mains portent les stig­mates de nos drames in­times. Mais c’est en eux que se ma­ni­feste le mys­tère pas­cal qui tra­vaille en toute chair. 

Main si­len­cieuse, mais qui en dit long : que ce livre-là ja­mais ne se li­ra avec la tête. La pa­role vive de Dieu, il faut al­ler à sa ren­contre, dans la vé­ri­té de sa chair et avec toute son his­toire. Il faut y mettre la main, une main sans men­songe, et comme un aveugle lit du Braille, re­cueillir la lu­mière en ca­res­sant la page. En somme, tou­cher la pa­role avec sa chair, pour en être tou­ché, et y être sau­vé. Tout un art !

Pa­trick Lau­det
___

Lc 2, 29-32
29 Nunc di­mit­tis ser­vum tuum, Do­mine,
se­cun­dum ver­bum tuum in pace :
30 Quia vi­de­runt ocu­li mei
sa­lu­tare tuum.
31 Quod pa­ra­sti
ante fa­ciem om­nium po­pu­lo­rum :
32 Lu­men ad re­ve­la­tio­nem gen­tium,
et glo­riam ple­bis tuæ Is­rael.
___

29 Main­te­nant, ô Maître sou­ve­rain, tu peux lais­ser
ton ser­vi­teur s’en al­ler en paix se­lon ta pa­role.
30 Car mes yeux ont vu
le sa­lut
31 que tu pré­pa­rais
à la face des peuples :
32 Lu­mière qui se ré­vèle aux na­tions
et donne gloire à ton peuple Israël.