Saint Augus­tin. L’at­ten­tion et l’attente

Anto­nel­lo da Mes­si­na (1430–1479)
Saint Augus­tin (~1472)
Gal­le­ria Regio­nale del­la Sici­lia, Palermo 


Mais com­ment l’a­ve­nir, qui n’est pas encore, peut-il s’a­moin­drir et s’é­pui­ser ? Com­ment le pas­sé, qui n’est plus, peut-il s’ac­croître, si ce n’est parce que dans l’es­prit, auteur de ces trans­for­ma­tions, il s’ac­com­plit trois actes : l’es­prit attend, il est atten­tif et il se sou­vient. L’ob­jet de son attente passe par son atten­tion et se change en sou­ve­nir. Qui donc ose nier que le futur ne soit pas encore ? Cepen­dant l’at­tente du futur est déjà dans l’es­prit. Et qui conteste que le pas­sé ne soit plus ? Pour­tant le sou­ve­nir du pas­sé est encore dans l’es­prit. Y a-t-il enfin quel­qu’un pour nier que le pré­sent n’ait point d’é­ten­due, puis­qu’il n’est qu’un point éva­nes­cent ? Mais elle dure, l’at­ten­tion par laquelle ce qui va être son objet, tend à ne l’être plus. Ain­si ce qui est long, ce n’est pas l’a­ve­nir : il n’existe pas. Un long ave­nir, c’est une longue attente de l’a­ve­nir. Ce qui est long, ce n’est pas le pas­sé, qui n’existe pas davan­tage. Un long pas­sé, c’est un long sou­ve­nir du pas­sé. Je veux chan­ter un air que je connais : avant de com­men­cer, mon attente se porte sur l’air pris dans son ensemble. Lorsque j’ai com­men­cé, tout ce que j’en laisse tom­ber dans le pas­sé vient char­ger ma mémoire. L’ac­ti­vi­té de ma pen­sée se par­tage en mémoire par rap­port à ce que j’ai dit et en attente par rap­port à ce que je vais dire. Cepen­dant c’est un acte pré­sent d’at­ten­tion qui fait pas­ser ce qui était futur à l’é­tat de temps écou­lé. Plus se pro­longe cette opé­ra­tion, plus l’at­tente est abré­gée et plus la mémoire s’ac­croît, jus­qu’au moment où l’at­tente est com­plè­te­ment épui­sée, l’acte étant ter­mi­né et pas­sé tout entier dans la mémoire. Et ce qui a lieu pour l’air pris dans son ensemble a lieu pour cha­cune de ses par­ties, pour cha­cune de ses syl­labes, et aus­si pour un autre acte plus éten­du dont cet air n’est peut-être qu’une petite par­tie. Il en est de même de la vie entière de l’homme, dont les actions humaines sont autant de par­ties, et enfin de la suite des géné­ra­tions humaines, dont chaque exis­tence n’est qu’une partie. 

Saint Augus­tin (354-430), Confes­sions, L XI, ch. XIII, 15-16
> Bio­gra­phie