Hen­ri Berg­son. L’art : une cer­taine vision des choses


Les grands peintres sont des hommes aux­quels remonte une cer­taine vision des choses qui est deve­nue ou qui devien­dra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Tur­ner, pour ne citer que ceux-là, ont aper­çu dans la nature bien des aspects que nous ne remar­quions pas. Dira-t-on qu’ils n’ont pas vu, mais créé, qu’ils nous ont livré des pro­duits de leur ima­gi­na­tion, que nous adop­tons leurs inven­tions parce qu’elles nous plaisent, et que nous nous amu­sons sim­ple­ment à regar­der la nature à tra­vers l’i­mage que les grands peintres nous en ont tra­cée ? C’est vrai dans une cer­taine mesure ; mais, s’il en était uni­que­ment ain­si, pour­quoi dirions-nous de cer­taines œuvres - celles des maîtres qu’elles sont vraies ? où serait la dif­fé­rence entre le grand art et la pure fantaisie ?

Appro­fon­dis­sons ce que nous éprou­vons devant un Tur­ner ou un Corot : nous trou­ve­rons que, si nous les accep­tons et les admi­rons, c’est que nous avions déjà per­çu quelque chose de ce qu’ils nous montrent. Mais nous avions per­çu sans aper­ce­voir. C’é­tait, pour nous, une vision brillante et éva­nouis­sante, per­due dans la foule de ces visions éga­le­ment brillantes, éga­le­ment éva­nouis­santes, qui se recouvrent dans notre expé­rience usuelle comme des dis­sol­ving views et qui consti­tuent, par leur inter­fé­rence réci­proque, la vision pâle et déco­lo­rée que nous avons habi­tuel­le­ment des choses. Le peintre l’a iso­lée ; il l’a si bien fixée sur la toile que, désor­mais, nous ne pour­rons nous empê­cher d’a­per­ce­voir dans la réa­li­té ce qu’il y a vu lui-même.

Hen­ri Berg­son (1859-1941), La pen­sée et le mou­vant
Bio­gra­phie