Hen­ri Berg­son. La fina­li­té de l’art


A quoi vise l’art, sinon à nous mon­trer, dans la nature et dans l’es­prit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frap­paient pas expli­ci­te­ment nos sens et notre conscience ? Le poète et le roman­cier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas com­pris de nous si nous n’ob­ser­vions pas en nous, jus­qu’à un cer­tain point, ce qu’ils nous disent d’au­trui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’é­mo­tion et de pen­sée nous appa­raissent qui pou­vaient être repré­sen­tées en nous depuis long­temps mais qui demeu­raient invi­sibles telle l’i­mage pho­to­gra­phique qui n’a pas encore été plon­gée dans le bain où elle se révé­le­ra. Le poète est ce révélateur. […]

Remar­quons que l’ar­tiste a tou­jours pas­sé pour un « idéa­liste ». On entend par là qu’il est moins pré­oc­cu­pé que nous du côté posi­tif et maté­riel de la vie. C’est, au sens propre du mot, un « dis­trait ». Pour­quoi, étant plus déta­ché de la réa­li­té, arrive-t-il à y voir plus de choses ? On ne le com­pren­drait pas, si la vision que nous avons ordi­nai­re­ment des objets exté­rieurs et de nous-mêmes n’é­tait une vision que notre atta­che­ment à la réa­li­té, notre besoin de vivre et d’a­gir, nous a ame­nés à rétré­cir et à vider. De fait, il serait aisé de mon­trer que, plus nous sommes pré­oc­cu­pés de vivre, moins nous sommes enclins à contem­pler, et que les néces­si­tés de l’ac­tion tendent à limi­ter le champ de la vision.

Hen­ri Berg­son (1859-1941), La pen­sée et le mou­vant
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