Hen­ri Berg­son. Joie et des­ti­née de l’homme


Les phi­lo­sophes qui ont spé­cu­lé sur la signi­fi­ca­tion de la vie et sur la des­ti­née de l’homme n’ont pas assez remar­qué que la nature a pris la peine de nous ren­sei­gner là-des­sus elle-même. Elle nous aver­tit par un signe pré­cis que notre des­ti­na­tion est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plai­sir. Le plai­sir n’est qu’un arti­fice ima­gi­né par la nature pour obte­nir de l’être vivant la conser­va­tion de la vie ; il n’indique pas la direc­tion où la vie est lan­cée. Mais la joie annonce tou­jours que la vie a réus­si, qu’elle a gagné du ter­rain, qu’elle a rem­por­té une vic­toire : toute grande joie a un accent triom­phal. Or, si nous tenons compte de cette indi­ca­tion et si nous sui­vons cette nou­velle ligne de faits, nous trou­vons que par­tout où il y a joie, il y a créa­tion : plus riche est la créa­tion, plus pro­fonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, phy­si­que­ment et mora­le­ment (…) celui qui est sûr, abso­lu­ment sûr, d’avoir pro­duit une œuvre viable et durable, celui-là n’a plus que faire de l’éloge et se sent au-des­sus de la gloire, parce qu’il est créa­teur, parce qu’il le sait, et parce que la joie qu’il éprouve est une joie divine.

Hen­ri Berg­son (1859-1941), L’Énergie spi­ri­tuelle
Bio­gra­phie