Emma­nuel Lévi­nas. Oppo­ser la socié­té à l’individu ?


La rela­tion sociale n’est pas ini­tia­le­ment une rela­tion avec ce qui dépasse l’in­di­vi­du, avec quelque chose de plus que la somme des indi­vi­dus et supé­rieure à l’in­di­vi­du, au sens dur­khei­mien. […] Encore moins le social consiste-t-il dans l’i­mi­ta­tion du sem­blable. Dans ces deux concep­tions la socia­bi­li­té est cher­chée comme un idéal de fusion. On pense que ma rela­tion avec l’autre tend à m’i­den­ti­fier à lui en m’a­bî­mant dans la repré­sen­ta­tion col­lec­tive, dans un idéal com­mun ou dans un geste com­mun. C’est la col­lec­ti­vi­té qui dit nous, qui sent l’autre à côté de soi et non pas en face de soi. C’est aus­si la col­lec­ti­vi­té qui s’é­ta­blit néces­sai­re­ment autour d’un troi­sième terme qui sert d’in­ter­mé­diaire, qui four­nit le com­mun de la communion. […]

A cette col­lec­ti­vi­té de cama­rades, nous oppo­sons la col­lec­ti­vi­té du moi-toi qui la pré­cède. Elle n’est pas une par­ti­ci­pa­tion à un troi­sième terme - per­sonne inter­mé­diaire véri­té, dogme, œuvre, pro­fes­sion, inté­rêt, habi­ta­tion, repas - c’est-à-dire elle n’est pas une com­mu­nion. Elle est le face-à-face redou­table d’une rela­tion sans inter­mé­diaire, sans média­tion. Dès lors l’in­ter­per­son­nel n’est pas la rela­tion en soi indif­fé­rente et réci­proque de deux termes inter­chan­geables. Autrui, en tant qu’au­trui, n’est pas seule­ment un alter ego. Il est ce que moi je ne suis pas : il est le faible alors que moi je suis le fort ; il est le pauvre, il est la veuve et l’or­phe­lin. Il n’y a pas de plus grande hypo­cri­sie que celle qui a inven­té la cha­ri­té bien ordon­née. Ou bien il est l’é­tran­ger, l’en­ne­mi, le puis­sant. L’es­sen­tiel, c’est qu’il a ces qua­li­tés de par son alté­ri­té même. L’es­pace inter­sub­jec­tif est ini­tia­le­ment asy­mé­trique. L’ex­té­rio­ri­té d’au­trui n’est pas sim­ple­ment l’ef­fet de l’es­pace qui main­tient sépa­ré ce qui, par le concept, est iden­tique, ni une dif­fé­rence quel­conque selon le concept qui se mani­fes­te­rait par une exté­rio­ri­té spa­tiale. C’est pré­ci­sé­ment en tant qu’ir­ré­duc­tible à ces deux notions d’ex­té­rio­ri­té que l’ex­té­rio­ri­té sociale est ori­gi­nale et nous fait sor­tir des caté­go­ries d’u­ni­té et de mul­ti­pli­ci­té qui valent pour les choses, c’est-à-dire valent dans le monde d’un sujet iso­lé, d’un esprit seul. L’in­ter­sub­jec­ti­vi­té n’est pas sim­ple­ment l’ap­pli­ca­tion de la caté­go­rie de la mul­ti­pli­ci­té au domaine de l’es­prit. Elle nous est four­nie par l’E­ros, ou, dans la proxi­mi­té d’au­trui, est inté­gra­le­ment main­te­nue la dis­tance dont le pathé­tique est fait, à la fois, de cette proxi­mi­té et de cette dua­li­té des êtres. Ce qu’on pré­sente comme l’é­chec de la com­mu­ni­ca­tion dans l’a­mour, consti­tue pré­ci­sé­ment la posi­ti­vi­té de la rela­tion : cette absence de l’autre est pré­ci­sé­ment sa pré­sence comme autre. L’autre, c’est le pro­chain - mais la proxi­mi­té n’est pas une dégra­da­tion ou une étape de la fusion.

Emma­nuel Lévi­nas (1906-1995). De l’Exis­tence à l’Exis­tant
Bio­gra­phie