Ba­ruch Spi­no­za. Dieu et les choses humaines


Je veux ex­pli­quer ici en peu de mots ce que par la suite j’en­ten­drai par gou­ver­ne­ment de Dieu, se­cours de Dieu ex­terne et in­terne, par élec­tion de Dieu et en­fin par for­tune. Par gou­ver­ne­ment de Dieu j’en­tends l’ordre fixe et im­muable de la na­ture, au­tre­ment dit l’en­chaî­ne­ment des choses na­tu­relles ; en ef­fet nous avons dit plus haut et mon­tré ailleurs que les lois uni­ver­selles de la na­ture sui­vant les­quelles tout se pro­duit et tout est dé­ter­mi­né, ne sont pas autre chose que les dé­crets éter­nels de Dieu qui en­ve­loppent tou­jours une vé­ri­té et une né­ces­si­té éter­nelles. Que nous di­sions donc que tout se fait sui­vant les lois de la na­ture ou s’or­donne par le dé­cret ou le gou­ver­ne­ment de Dieu, ce­la re­vient au même. En se­cond lieu la puis­sance de toutes les choses na­tu­relles n’é­tant autre chose que la puis­sance même de Dieu, par la­quelle tout se fait et tout est dé­ter­mi­né, il en suit que tout ce dont l’­homme, par­tie de lui-même de la na­ture, tire par son tra­vail un se­cours, pour la conser­va­tion de son être, et tout ce qui lui est en réa­li­té of­fert par la seule puis­sance di­vine, en tant qu’elle agit soit par la na­ture même de l’­homme, soit par des choses ex­té­rieures à cette nature.

Ain­si tout ce que la na­ture hu­maine peut pro­duire par sa seule puis­sance pour la conser­va­tion de son être, nous pou­vons l’ap­pe­ler se­cours in­terne de Dieu, et se­cours ex­terne tout ce que pro­duit d’u­tile pour lui la puis­sance des choses ex­té­rieures. De là res­sort ai­sé­ment ce que l’on doit en­tendre par élec­tion de Dieu ; nul en ef­fet n’a­gis­sant que sui­vant l’ordre pré­dé­ter­mi­né de la na­ture, c’est-à-dire par le gou­ver­ne­ment et le dé­cret éter­nel de Dieu, nul ne choi­sit sa ma­nière de vivre et ne fait rien, si­non par une vo­ca­tion sin­gu­lière de Dieu qui a élu tel in­di­vi­du de pré­fé­rence aux autres pour telle œuvre ou telle ma­nière de vivre. Par for­tune en­fin, je n’en­tends rien d’autre que le gou­ver­ne­ment de Dieu en tant qu’il gou­verne les choses hu­maines par des causes ex­té­rieures et inattendues.

Ba­ruch Spi­no­za (1632-1677), Trai­té théo­lo­gi­co-po­li­tique, Chap. III, 2
Bio­gra­phie