Saint Augustin. Abraham tres vidit et unum adoravit

Sandro Botticelli (~1445-1510)
Saint Augustin dans son bureau (~1495)
Galerie des Offices, Florence

Abraham en vit trois et en adora un seul

X, 19     Sous le chêne de Mambré*, Abraham vit encore trois hommes, qu’il invita à venir se reposer sous sa tente, et auxquels il servit le repas de l’hospitalité. Mais au début de son récit Moïse dit que « le Seigneur apparut à ce patriarche », et non que trois hommes lui apparurent; et puis, entrant dans quelques détails au sujet de ces trois hommes, il observe qu’Abraham leur parla au nombre pluriel pour les inviter, et au nombre singulier pour les entretenir. C’est ce que nous remarquons lorsque l’un d’eux lui promit un fils de Sara; et à cette occasion l’écrivain sacré répète cette expression : « Le Seigneur apparut à Abraham ». Ainsi Abraham invite ces trois hôtes, leur lave les pieds et les reconduit par honneur, comme s’ils étaient trois hommes, et il leur parle comme s’il ne s’adressait qu’au Seigneur, soit qu’ils lui promettent un fils, soit qu’ils lui annoncent la prochaine destruction de Sodome. (Gn 18, 1-11)

XI, 20    Mais ce passage de la Genèse mérite que nous nous y arrêtions quelque temps. Et en effet, si un seul homme eût apparu au saint patriarche, ceux qui affirment que le Fils était visible de sa nature, et avant son incarnation dans le sein d’une Vierge, pourraient ici jeter un cri de joie et de victoire, et soutenir avec raison que c’est du Père que l’Apôtre a dit « qu’il est seul le Dieu invisible ». (1Tm, 1, 17) Toutefois il me serait permis de leur demander comment, avant qu’il se fût fait homme, le « Fils de Dieu put être reconnu homme par tout ce qui parut en lui », car Abraham lui lava les pieds, et le fit asseoir à sa table. Oui, comment cela put-il se faire, lorsque « ce Fils ayant la nature de Dieu ne croyait point que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu »; car « il ne s’était pas encore humilié, en prenant la forme d’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et se faisant reconnaître pour homme par tout ce qui paraissait en lui » ?  (Ph 2, 6-7) Nous savons en effet que tout ce mystère d’abaissement ne s’est réalisé que par l’enfantement de la Vierge Marie. Comment donc avant cet enfantement le Fils de Dieu a-t-il pu apparaître comme homme ? Mais il n’était pas réellement homme. Cette difficulté m’arrêterait, si un seul homme eût apparu à Abraham, et si cet homme eût été le Fils de Dieu. Mais puisque ce saint patriarche vit trois hommes, et puisque tous trois étaient égaux en beauté, en âge et en pouvoir, pourquoi ne reconnaîtrons-nous pas en eux une figure de l’auguste Trinité, dont les trois personnes, égales en toutes choses, n’ont qu’une seule et même nature ?

21    Peut-être encore voudrions-nous conjecturer que l’un des trois voyageurs était supérieur aux deux autres, et qu’il représentait le Fils de Dieu, accompagné de ses anges, parce qu’Abraham, voyant trois hommes, ne parle qu’à un seul, et le nomme Seigneur. Mais la sainte Écriture prévient ces pensées tout au moins téméraires, quand elle dit peu après que deux anges vinrent trouver Loth, pour l’arracher à la destruction de Sodome, et que cet homme juste leur parla comme s’il eût parlé à Dieu. Et en effet elle s’exprime ainsi : « Le Seigneur disparut, lorsqu’il eut cessé de parler à Abraham; et Abraham retourna dans sa demeure. » (Gn 18, 33)

Saint Augustin (354 – 430), De Trinitate II, X, 19 et XI, 20 et 21
Trad. Abbaye Saint Benoît de Port-Valais (CH)
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Biographie


* Gn 18, 1-11
1 Aux chênes de Mambré, le Seigneur apparut à Abraham, qui était assis à l’entrée de la tente. C’était l’heure la plus chaude du jour. 2 Abraham leva les yeux, et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui. Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de la tente et se prosterna jusqu’à terre. 3 Il dit : « Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur. 4 Permettez que l’on vous apporte un peu d’eau, vous vous laverez les pieds, et vous vous étendrez sous cet arbre. 5 Je vais chercher de quoi manger, et vous reprendrez des forces avant d’aller plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur ! » Ils répondirent : « Fais comme tu l’as dit. » 6

Abraham se hâta d’aller trouver Sara dans sa tente, et il dit : « Prends vite trois grandes mesures de fleur de farine, pétris la pâte et fais des galettes. » 7 Puis Abraham courut au troupeau, il prit un veau gras et tendre, et le donna à un serviteur, qui se hâta de le préparer. 8 Il prit du fromage blanc, du lait, le veau que l’on avait apprêté, et les déposa devant eux; il se tenait debout près d’eux, sous l’arbre, pendant qu’ils mangeaient. 9 Ils lui demandèrent : « Où est Sara, ta femme ? » Il répondit : « Elle est à l’intérieur de la tente. » 10 Le voyageur reprit : « Je reviendrai chez toi au temps fixé pour la naissance, et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. » Or, Sara écoutait par-derrière, à l’entrée de la tente. 11 – Abraham et Sara étaient très avancés en âge, et Sara avait cessé d’avoir ce qui arrive aux femmes.