Hen­ri de Lu­bac. A Dieu seul la gloire !


À Dieu seul la gloire ! Tout en Ma­rie le pro­clame. Sa sain­te­té est toute théo­lo­gale. C’est la per­fec­tion de la foi, de l’espérance, de l’amour. Elle ac­com­plit la « re­li­gion des Pauvres ». La ser­vante du Sei­gneur s’efface de­vant Ce­lui qui a re­gar­dé sa bas­sesse. Elle ad­mire sa puis­sance. Elle cé­lèbre sa mi­sé­ri­corde et sa fi­dé­li­té. Elle exulte en Lui seul. Elle est sa gloire. Tout son rôle ma­ter­nel à notre égard consiste à nous me­ner à lui.

Telle est Ma­rie. Telle est aus­si l’Église, notre Mère : la par­faite ado­ra­trice. Entre elles ré­side ici le point su­prême de l’analogie. C’est qu’en l’une comme en l’autre, le même Es­prit est à l’œuvre. Mais tan­dis qu’en Ma­rie cette humble et haute per­fec­tion brille d’un éclat très pur, en nous-mêmes qui sommes en­core à peine tou­chés par cet Es­prit, elle a peine à se dé­ga­ger. L’Église ma­ter­nelle n’a ja­mais fi­ni de nous en­fan­ter à la vie de l’Esprit. Et le plus grand pé­ril pour l’Église que nous sommes, la ten­ta­tion la plus per­fide, celle qui re­naît tou­jours, in­si­dieu­se­ment, alors que toutes les autres sont vain­cues, celle que ces vic­toires mêmes ali­mentent, c’est ce que dom Vo­nier ap­pe­lait « la mon­da­ni­té spi­ri­tuelle ». « Nous en­ten­dons par là, di­sait-il, ce qui pra­ti­que­ment se pré­sente comme un dé­ta­che­ment de l’autre mon­da­ni­té, mais dont l’idéal mo­ral, voire spi­ri­tuel, se­rait, au lieu de la gloire du Sei­gneur, l’homme et son per­fec­tion­ne­ment. Une at­ti­tude ra­di­ca­le­ment an­thro­po­cen­trique, voi­là la mon­da­ni­té de l’Esprit. Elle de­vien­drait ir­ré­mis­sible dans le cas – sup­po­sons-le pos­sible – d’un homme rem­pli de toutes les per­fec­tions spi­ri­tuelles, mais ne les rap­por­tant pas à Dieu ».

Si cette mon­da­ni­té de­vait en­va­hir l’Église et tra­vailler à la cor­rompre en s’attaquant à son prin­cipe même, elle se­rait in­fi­ni­ment plus dé­sas­treuse que toute mon­da­ni­té sim­ple­ment mo­rale. D’un tel mal, au­cun de nous n’est to­ta­le­ment à l’abri. Un hu­ma­nisme sub­til, ad­ver­saire du Dieu Vi­vant et en se­cret non moins en­ne­mi de l’homme, peut s’insinuer en nous par mille dé­tours. Ja­mais la cour­bure ori­gi­nelle n’est dé­fi­ni­ti­ve­ment re­dres­sée en nous.

Mais au­cun de nous n’est l’Église elle-même, au­cune de nos tra­hi­sons ne peut li­vrer à l’ennemi la Ci­té que le Sei­gneur lui-même tient sous sa garde. Le Mag­ni­fi­cat n’a pas été dit une seule fois dans le jar­din d’Hébron ; il a été mis pour tous les siècles dans la bouche de l’Église où il conserve toute sa force. D’âge en âge, comme la Vierge Ma­rie, l’Église ma­gni­fie le Sei­gneur, en ver­sant dans nos té­nèbres la lu­mière de la Di­vi­ni­té. L’idée de louange di­vine est as­so­ciée pour tou­jours à son nom. En dé­pit de nos ré­sis­tances, l’Esprit du Christ ne cesse de l’animer, car elle est en vé­ri­té le Corps du Christ. Elle est la Mai­son de Dieu, bâ­tie au som­met des mon­tagnes, au-des­sus de toutes les col­lines ; et toutes les Na­tions vien­dront à elle et di­ront : « Gloire à Toi, Seigneur !»

Aujourd’hui même, à tra­vers toutes les opa­ci­tés, comme la Vierge en­core, elle est le sa­cre­ment de Jé­sus-Christ. Au­cune de nos in­fi­dé­li­tés ne l’empêche de de­meu­rer « l’Église de Dieu » et « la Ser­vante du Sei­gneur ». Elle inau­gure dans le temps la grande Li­tur­gie éternelle.

Hen­ri de Lu­bac (1896-1991), Mé­di­ta­tion sur l’Église


Bio­gra­phie
Hen­ri de Lu­bac (1896-1991) est une fi­gure ma­jeure de la théo­lo­gie ca­tho­lique du ving­tième siècle. Son œuvre de théo­lo­gien a exer­cé une réelle in­fluence sur de nom­breux in­tel­lec­tuels et sus­ci­té des dé­bats par­fois très vifs, en par­ti­cu­lier sur la « nou­velle théo­lo­gie » et le « sur­na­tu­rel ». Avec ce­lui qui de­vait de­ve­nir car­di­nal c’est aus­si la vie de l’É­glise des an­nées de la se­conde guerre mon­diale à Va­ti­can II qui est illus­trée, en lien avec de grands in­tel­lec­tuels comme Blon­del, Teil­hard de Char­din, Étienne Gil­son et Hans Urs von Balthasar.