Ut queant laxis 1 (Hymnus), Saint Jean le Baptiste
© Marek Klein, Association Gregoriana

El Greco (1541-1614)
Saint Jean le Baptiste (~1600)
Musée des Beaux-Arts, San Francisco
Une figure entre désert et ciel
Dans ce Saint Jean le Baptiste, El Greco transforme le Précurseur en une apparition presque surnaturelle. Jean est représenté comme une figure ascétique, visionnaire et déjà transfigurée. Son corps extrêmement allongé, caractéristique du langage tardif du peintre, semble moins soumis aux lois de l’anatomie qu’à celles d’une vision intérieure. Jean est assis ou accroupi dans un paysage rocheux. Son corps maigre est enveloppé dans le traditionnel vêtement de poils de chameau, dont la texture rugueuse contraste avec la peau lumineuse. Il tient dans sa main la croix de roseau. Le petit agneau qui l’accompagne renvoie directement à sa proclamation : « Voici l’Agneau de Dieu » (Jn 1, 29).
Le corps comme langage spirituel
Le premier choc vient de la disproportion entre la petitesse du paysage et la longueur du corps. Les jambes, les bras, les doigts sont étirés. Cette déformation n’est pas une maladresse : elle appartient au langage spirituel d’El Greco. Le corps de Jean paraît tendre vers le haut, comme si sa chair elle-même était déjà attirée par le monde céleste. Le saint n’a donc plus véritablement de poids. Il est à la frontière entre l’homme et l’apparition. Son visage, extrêmement maigre, possède quelque chose de presque visionnaire. Le regard ne semble pas simplement observer le spectateur : il paraît voir au-delà de lui. C’est le regard de celui qui sait, de celui qui annonce.

Le désert
Le paysage est réduit à quelques rochers, à une végétation rare et à un horizon lointain. Le désert devient un espace spirituel. Jean est celui qui s’est retiré du monde pour préparer la venue du Christ. Le paysage dépouillé correspond donc à son existence : rien de superflu, rien qui détourne de l’essentiel.Mais derrière cette austérité apparaît une lumière extraordinaire. Le ciel semble participer à la révélation dont Jean est le témoin.
L’agneau : Jean qui annonce le Christ
L’agneau placé auprès du saint possède une double signification. Il rappelle d’abord la prédication du Baptiste : Jean désigne Jésus comme l’Agneau de Dieu. Mais il annonce également le sacrifice du Christ et, par conséquent, la Passion. Le Baptiste devient ainsi une figure de transition : il appartient encore à l’Ancien Testament, mais son geste et ses paroles désignent déjà le Nouveau. El Greco condense donc dans une seule image toute la vocation de Jean : le dernier des prophètes qui désigne celui qui vient.

La lumière
La lumière frappe le corps de Jean avec une intensité presque irréelle. La peau claire se détache violemment du paysage sombre et des tonalités terreuses. Le saint semble ainsi éclairé de l’intérieur. Cette opposition entre obscurité et lumière est fondamentale chez El Greco. Elle ne sert pas seulement à modeler les volumes : elle possède une signification théologique. Jean est celui qui témoigne de la lumière sans être lui-même la Lumière. On pourrait presque lire le tableau à partir des paroles de l’Évangile selon saint Jean : « Il vint pour rendre témoignage, pour rendre témoignage à la lumière. » (Jn 1, 7)
Une théologie de l’attente
Jean est l’homme qui vit avant le Christ mais qui regarde déjà vers lui. Il est le seuil entre deux temps : l’attente et l’accomplissement, la promesse et sa réalisation, le désert et la révélation. C’est ce qui donne au tableau son étrange mélancolie. Jean est seul parce que sa mission consiste précisément à annoncer quelqu’un qui n’est pas encore là. Chez El Greco, cette solitude devient presque cosmique : le prophète semble attendre dans un monde suspendu, tandis que le ciel lui-même paraît annoncer l’imminence d’une présence. Saint Jean le Baptiste devient ainsi moins le portrait d’un saint que l’image d’une âme entièrement tournée vers celui qu’elle annonce.

1 Pour que tes serviteurs
puissent chanter à pleine voix
les merveilles de ta vie,
efface le péché qui souille leurs lèvres,
saint Jean !
Un messager venu du haut du ciel
dévoile à ton père
ta naissance, ta grandeur future,
ton nom, et tout le déroulement de ta vie.
Mais lui, doutant des promesses célestes,
perdit le libre usage de sa langue ;
par ta naissance,
tu lui rendis la voix qu’il avait perdue.
Enfermé dans le sein de ta mère,
tu avais reconnu la présence du Roi
dans sa chambre nuptiale ;
aussi tes parents ont-ils tous deux,
par les mérites de leur fils,
révélé des mystères cachés.
Les habitants du Ciel
te célèbrent par leurs louanges,
toi Dieu un et trine à la fois.
Nous aussi nous venons prier
et te supplions d’avoir pitié
de ceux que tu as rachetés.
Paul Diacre, IXe s.
