La Trans­fi­gu­ra­tion et la Fête des Tentes

Marc Cha­gall (1887 – 1985)
Fêtes des Tentes (1916)
col­lec­tion privée

La Trans­fi­gu­ra­tion
Une mon­tagne, des tentes (ou ca­banes, ou huttes), un corps lumineux.

Jé­sus a cou­tume de prier dans les ré­gions mon­ta­gneuses et qua­si dé­ser­tiques. Cette dé­marche évoque les grands mo­ments du peuple d’Israël où il fait une ren­contre ex­cep­tion­nelle de Dieu.

C’est sur le mont Si­naï que Moïse re­ce­vra les pré­ceptes de la To­ra. (Ex 24,1 2-18) C’est aus­si sur cette mon­tagne qu’Élie fe­ra la ren­contre de Dieu qui se ma­ni­fes­te­ra à lui dans la dou­ceur de la brise. (1R 19) Mon­ter sur la mon­tagne, c’est faire mé­moire de ces mo­ments dé­ter­mi­nants afin d’en re­vivre la si­gni­fi­ca­tion profonde.

Mc 9, 2-10
2 Six jours après, Jé­sus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean,
et les em­me­na, eux seuls, à l’écart sur une haute mon­tagne.
Et il fut trans­fi­gu­ré de­vant eux.
3 Ses vê­te­ments de­vinrent res­plen­dis­sants,
d’une blan­cheur telle
que per­sonne sur terre ne peut ob­te­nir une blan­cheur pa­reille.
4 Élie leur ap­pa­rut avec Moïse,
et tous deux s’entretenaient avec Jé­sus.
5 Pierre alors prend la pa­role
et dit à Jé­sus :
« Rab­bi, il est bon que nous soyons ici !
Dres­sons donc trois tentes :
une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. »
6 De fait, Pierre ne sa­vait que dire,
tant leur frayeur était grande.
7 Sur­vint une nuée qui les cou­vrit de son ombre,
et de la nuée une voix se fit en­tendre :
« Ce­lui-ci est mon Fils bien-ai­mé :
écou­tez-le ! »
8 Sou­dain, re­gar­dant tout au­tour,
ils ne virent plus que Jé­sus seul avec eux.
9 Ils des­cen­dirent de la mon­tagne,
et Jé­sus leur or­don­na de ne ra­con­ter à per­sonne ce qu’ils avaient vu,
avant que le Fils de l’homme
soit res­sus­ci­té d’entre les morts.
10 Et ils res­tèrent fer­me­ment at­ta­chés à cette pa­role,
tout en se de­man­dant entre eux ce que vou­lait dire :
« res­sus­ci­ter d’entre les morts. »

Comme dans l’Exode, la nuée sym­bo­lise la pré­sence de Dieu : une pré­sence qui est ca­chée, car on ne peut voir Dieu avec nos yeux ter­restres. Cette image ex­prime que Jé­sus est en contact in­tense avec Dieu son Père, comme lors du Bap­tême où les cieux s’ou­vrirent. Mais com­ment com­prendre cette idée de Pierre de dres­ser des tentes ? Ce­la rap­pelle la fête juive ap­pe­lée la Fête des Tentes (Souk­kot, en hé­breu : סוכות, « ca­banes »). Au ver­set 1, Marc écrit : « Six jours après ». Cette pré­ci­sion fait al­lu­sion à cette fête joyeuse et po­pu­laire qui du­rait sept jours. Le sep­tième jour, le Grand Ho­san­na (Ho­shan­na Rab­ba, en hé­breu : הושענא רבה) était le som­met de la fête.

On se re­vê­tait de blanc et il y avait une grande pro­fu­sion de joie et de lu­mière. On de­meu­rait sous des tentes de bran­chages. La fête fai­sait re­vivre le sou­ve­nir des qua­rante ans qu’Israël avait pas­sé dans le dé­sert, sous la tente :

Lv 23, 42-43
42 « Vous ha­bi­te­rez sept jours dans des huttes.
Tous les is­raé­lites de souche ha­bi­te­ront dans des huttes,
43 afin que toutes vos gé­né­ra­tions sachent
que j’ai fait ha­bi­ter les fils d’Israël dans des huttes
quand je les ai fait sor­tir du pays d’Égypte.
Je suis le Sei­gneur votre Dieu. »

À l’époque de Jé­sus, la Fête des Tentes évo­quait aus­si qu’on était en at­tente du mes­sie. Au cours d’une pro­ces­sion, on in­tro­ni­sait le mes­sie en le re­vê­tant de blan­cheur et de lu­mière et en le cé­lé­brant comme étant la Pa­role de Dieu. La li­tur­gie de la fête chan­tait : « Mon peuple, si tu pou­vais m’écouter !» (Ps 81, 14) Or la voix, qui se fait en­tendre à la trans­fi­gu­ra­tion, de­mande que Jé­sus soit écou­té : « Ce­lui-ci est mon Fils bien-ai­mé, en qui je trouve ma joie : écou­tez-le !» (Mt 17, 5)

De plus, le livre des Ju­bi­lés (un livre presque contem­po­rain de l’É­van­gile) an­non­çait que le mes­sie at­ten­du lors de la Fête des Tentes se­rait un mes­sie souf­frant. Et la voix de Dieu évoque le pas­sage d’Isaïe sur le ser­vi­teur souf­frant : « Voi­ci mon ser­vi­teur, mon ai­mé en qui Je trouve ma joie. J’ai mis mon Es­prit en lui. » (Is 42, 1)

Ain­si la men­tion de la nuée, des tentes, la voix qui re­prend le chant du ser­vi­teur, tout ce­la nous oriente vers la Fête des Tentes. Elle se­rait donc le cadre dans le­quel Jé­sus va faire vivre une ex­pé­rience spi­ri­tuelle à ses dis­ciples afin qu’ils com­prennent qu’il est bien le mes­sie, le mes­sie souffrant.

Georges Convert